Comment un pays aux multiples atouts stratégiques subit-il de telles déchéances ? Un des cinq pays les plus pauvres du monde, un des pays les plus corrompus ; un des pays les moins scolarisés ; un des pays les moins transparents ; un pays de non-droit où bastonnades, séquestrations et crimes se mêlent à la misère atroce qui se lit sur les visages faméliques de ses habitants ; un des quatre pays infréquentables ; un Etat déclaré « voyou ». Qu’est-ce qui fait de nous, Tchadiens, des êtres à part ? Réponse : la conspiration du silence et notre immobilisme, conséquence de notre immaturité politique.

 

En effet, depuis bientôt un demi-siècle, le pays est en proie à des razzias. Comme des mâles se disputant la faveur d’une femelle, des hordes barbares impétueuses, déferlent comme des torrents de boue sur le Tchad, en provenance du Soudan et de la Libye, chacun arrivant avec sa révolution comparable à la pastèque : verte à l’extérieur mais rouge dans sa vérité profonde. Parvenus au sanctuaire du confort, sans idéal, ces révolutionnaires organisent leur propre enrichissement et celui de leurs proches tout en se glorifiant de piétiner le peuple respectueux des valeurs de la République, avant de se faire chasser par leurs semblables qui, eux aussi, connaissent tour à tour leur succès et leur revers. Alors que le Tchad plie mais ne rompt pas, le retour de la manivelle est fatal pour les deux voisins : le Soudan est coupé et la Libye déchiquetée.

 

Ce qui leur manque en matière grise, il le comble en nombre. Des individus ayant terminé au galop leurs études sont propulsés au faîte de l’Etat, cherchant la lumière dans la pénombre de la médiocrité. Dotés des yeux latéraux, leur champ de vision présente des angles morts vers l’avant et vers l’arrière, incapables de prévoir l’avenir et ignorant le passé du pays. Aucune vision politique ne leur sied. Pour eux, la politique est la conduite des affaires publiques pour le profit des particuliers, créant ainsi des frustrations économiques, sociales et politiques, et particulièrement la désespérance d’une jeunesse sans repère et qui vit dans la précarité. La force brute est leur meilleure défense.

 

Les frontières nord du pays sont infestées de groupuscules où chaque détour de falaise ouvre sur un nouveau spectacle plus grandiose que le précédent : des bandes lourdement armées. A l’ombre des escarpements, des mercenaires, armes à la main, déambulent à la recherche du « travail », et tout ceci à la faveur de la déstructuration de la Libye. Des régimes politiquement ravageurs, nuisibles au relèvement d’une société assujettie, se succèdent, chacun se comportant comme les renards des fables de la Fontaine avec toujours la même obsession : le pillage. Le pays est transformé en jungle ; et la jungle est un champ de bataille où il n’existe pas de convention de Genève ; un pays où des histoires individuelles deviennent des drames collectifs. Dans cet écosystème florissant de brutalités où tout le monde n’a pas la culture de la violence, il y a des gens qui veulent encore croire au bonheur et à l’insouciance en dépit des signes alarmants qui minent le pays. Moins on en sait, mieux on se comporte. « Quand on doit la vie à la fuite, on ne vit plus qu’à moitié. On est dominé soit par le souvenir de la peur, soit par la honte. On n’est plus un homme libre ». (Seydou Badian). Les vrais opposants sont une espèce en voie d’extinction et où beaucoup ont voyagé en immersion. Et si l’on n’y prend pas garde, ce cycle de prises de pouvoir se perpétuera au-delà de l’année 2050 et le pays sera toujours en proie à des aventuriers de tout acabit.

 

Le parti au pouvoir, le Mouvement Patriotique du Salut (MPS), jouit d’un succès d’impopularité à faire froid au dos. Le symbole de cette incurie, les malversations. De hauts responsables, analphabètes purs et durs, vieillissent à leur poste, attachés à des errements qui jadis avaient fait leur gloire dans les maquis. Quant aux indélicats poursuivis pour délits, pour faux et usage de faux ou autres crimes économiques, il suffit de se munir d’une carte antidatée du parti et le tour est joué. Ils ressortent blanchis comme neige et de nouveau, propulsés à des responsabilités encore plus juteuses. Pour les « laissés pour compte », la concussion et la délation sont l’escalateur propice vers le bien-être. « Le MPS n’a pas de militants, le MPS a des clients » a lancé un jour un haut responsable de ce parti. Les mesures économiques sont de véritables facteurs de propagation de nervosité aux effets corrosifs. Les inquiétudes prennent désormais une trajectoire qui franchit l’impensable, la spéculation exponentielle sur le marché, les indicateurs sociaux au plus bas. Le ratissage méthodique des fonds publics a placé ce pays périlleux au bas de l’échelle des valeurs…

 

L’obsession du profit est sans ambiguïté : causer le plus de dégâts possibles avec un minimum d’effort. Les exemples de pillage sont légion mais deux d’entre eux donnent de la neige au dos. Un petit calcul suffit à convaincre le plus incrédule. Tenez : il a été trouvé en 2015, chez un individu, la somme de 136 milliards de FCFA (272 millions de dollars US) en cash (en dehors de ses comptes bancaires). A supposer que M. Salay Deby Itno (puisque c’est de lui qu’il s’agit) gagne la rondelette somme de 5 millions de FCFA par mois, il lui aura fallu 27.200 mois soit 2.267 ans pour disposer d’une telle somme. En d’autres termes, pour avoir 136 milliards en 2015, il faut commencer à gagner 5 millions de FCFA par mois depuis l’an 252 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire 822 ans avant la naissance du Prophète Mahomet. Mais quelques jours seulement après sa détention préventive, l’individu a été relaxé et l’argent lui a été remis parce qu’il y a un non-lieu, rien ne prouve qu’il a volé. Il ne s’agit là que d’un seul individu. Dans ce pays pauvre parmi les pauvres, 306 milliardaires au moins, les crêtes dressées, se pavanent ostentatoirement dans la bassecour ; leur rampe de lancement : la consanguinité avec le régime. Comme quoi l’argent règne dans le pays mais une seule communauté règne sur l’argent.

 

Le second exemple est celui de « Panama Paper », ce cabinet d’avocat reconverti en paradis fiscal au Panama (Amérique centrale). Il y a été découvert en 2016 la faramineuse somme de 5.380 milliards de FCFA (10,76 milliards de dollars US) en provenance du Tchad, alors qu’après dix années d’exploitation de pétrole, l’on n’a récolté que 5.309 milliards de FCFA (ressources directes et indirectes réunies), comme si l’argent du pétrole a été subdivisé en plusieurs tranches dont une, cachée au Panama. Pourtant, le Tchad quémande aujourd’hui, un prêt d’environ 5.000 milliards de FCFA pour financer son Programme National de Développement (PND). A cause du montant des dettes contractées dans la plus grande opacité auprès des sociétés sans scrupule, entre autres GLENCOR, le Tchad a touché en 2016, moins de 20 milliards de FCFA des ressources directes (redevances et les dividendes) du pétrole. Dorénavant, le pétrole et le gaz sont bradés au consortium jusqu’en 2050. Entre temps, de précieuses richesses sont discrètement mais outrageusement aspirés du sol et du sous-sol.

 

Le Gabon exploite son pétrole depuis les années 1950 et le brut continue de couler. Il en est de même pour le Cameroun et le Congo Brazza depuis la fin des années 70, la Guinée Equatoriale… Et pourtant la réserve du Tchad est nettement supérieure à celles de tous ces pays de la zone CEMAC. Ils sont riches et servent de locomotives à l’Afrique centrale tandis que le Tchad n’est qu’un wagon tracté avec d’innombrables grincements dans les engrenages. Désormais, le pétrole au Tchad, on n’en parle plus. Et pourtant, il coule…

 

Relever le pays doit être le leitmotiv de tous. Mais comment nettoyer le pouvoir de tous ces abus ? Comment protéger nos ADN des ravages du temps ? Il faut quelqu’un pour tenir tête à la déchéance. Mais qui ? Quelles forces politiques seront capables aujourd’hui, après tant de malédictions, de donner aux Tchadiens la maîtrise de leur destin et l’espoir de leur liberté ? Ce pays aux innombrables diversités ne changera qu’avec la maturité de ceux qui ont souffert et qui n’ont plus l’intention de se soumettre mais bien d’exister. «La fatalité triomphe dès qu’on croit en elle» (Simone de Beauvoir). Dans ce monde ici-bas, il n’y a pas de forteresses inattaquables, il y a de forteresses mal attaquées car il suffit de trouver le meilleur angle d’attaque. Le « trop » d’attention qu’on met à observer autrui, fait qu’on meurt sans avoir le temps de corriger les siens, se figeant dans l’insouciance, l’inconscience et l’immobilisme total. La meilleure attaque est d’arriver à imposer l’état de droit et une gestion au-dessus de tout soupçon par des pressions sociales, pacifiques et démocratiques. On n’a pas besoin de la guerre pour redresser le pays, même si la guerre est un accélérateur de l’histoire. Les dictateurs eux, ont besoin de la guerre pour maintenir leur régime.

 

Il n’y a pas d’ordre sans justice. Il n’y a pas de réussite sans sacrifice. Comme un seul homme, les Tchadiens devront se lever les mains nues, s’opposer et jeter hors d’état de nuire tout régime qui viendra par les armes, tout régime anticonstitutionnel, antidémocratique, autocratique, répressif, voleur, violeur, voyou… C’est à ce prix et à ce prix seulement que les hordes stopperont leurs randonnées cavalières de s’emparer du pouvoir et un régime démocratiquement élu sera installé. Pour ce faire, il faut du cœur et du patriotisme. Tchadiennes, Tchadiens : La République « Une et Indivisible » est en danger.

 

Caman Bédaou Oumar – N’djaména – Tchad

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