Le ministre des Finances a réussi à obtenir le rééchelonnement de la dette du Tchad jusqu’à 2024, au terme de deux ans de négociations. Il nous livre les coulisses de cet accord inédit avec les créanciers du pays, acquis avec l’appui du G20, du Club de Paris, du FMI et de la Banque mondiale.

« Nous nous félicitons de la conclusion du traitement de la dette envers le Tchad. » L’annonce est simple, publiée au beau milieu de la déclaration des leaders du G20 réunis à Bali les 15 et 16 novembre, mais elle revêt un caractère de satisfecit en tant que premier succès du cadre commun pour le traitement de la dette des pays pauvres. Les dirigeants des 20 pays les plus riches au monde l’ont d’ailleurs rappelé, ils suivront de près les négociations qui concernent la Zambie et l’Éthiopie – les deux autres pays africains qui ont fait appel à l’iniative – et encouragent les parties prenantes à aboutir rapidement à un accord.

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En janvier 2021, le Tchad est en effet devenu le premier pays à demander une restructuration de sa dette, jugée insoutenable dans le cadre du mécanisme établi mi-2020 par le G20 (ISSD ou initiative de suspension du service de la dette), dont le cadre avait été adopté en novembre. Un comité des créanciers publics orchestré par le Club de Paris et le G20, réunissant la Chine, la France, l’Inde et l’Arabie saoudite, a été mis en place six mois plus tard. Et en juin de l’année dernière, un accord a été annoncé sur la restructuration de la dette. Ce comité s’est par ailleurs engagé à soutenir un programme de prêts du FMI pour soutenir le Tchad.

Pour N’Djamena, dont la dette publique s’élevait à environ 3 milliards de dollars (près de 2,9 milliards d’euros), dont un tiers était détenu par des créanciers privés, il est apparu fondamental d’engager des négociations avec ces derniers. Un principe de traitement comparable soutenu notamment par le FMI, qui a exhorté les créanciers privés – dont le géant anglo-suisse de la négoce de matières premières Glencore – à emboîter le pas aux prêteurs publics.

NOUS SOMMES AUJOURD’HUI LE PAYS PIONNIER DANS LA DÉMARCHE QUE NOUS AVONS CONSTRUITE DE A À Z ET EN PARTANT DE ZÉRO

Pour Jeune AfriqueTahir Hamid Nguilin, le ministre des Finances et du Budget du Tchad en poste depuis 2019 et ancien vice-gouverneur de la BEAC, lève le voile sur les coulisses de négocations qui auront duré deux ans. Reconnu pour ses talents de négociateur et sa ténacité, il raconte cette journée marathon du 10 novembre, au terme de laquelle, aux premières heures du vendredi suivant, le pays d’Afrique centrale a réussi à obtenir un accord inédit de rééchelonnement de sa dette jusqu’à 2024.

Jeune Afrique : Selon les données du FMI, la dette publique du Tchad s’élevait à 2,8 milliards de dollars, soit 25,6 % du PIB, à la fin de l’année 2019. Comment le pays s’est-il retrouvé dans cette situation ?

Tahir Hamid Nguilin : Lorsque nous avons conclu la restructuration de 2018 avec Glencore, relative à la dette née du rachat en 2014 des 25 % de l’américain Chevron dans le consortium qui exploite le bassin pétrolier de Doha [pour financer l’acquisition, N’Djamena avait emprunté 1,2 milliard de dollars auprès du géant des matières premières et de son pool bancaire, NDLR], nous nous sommes protégés en nous basant sur plusieurs scénarios, estimant que le prix du baril de brut ne pouvait descendre en deçà des 30 dollars.

Mais avec la pandémie, que personne n’a vu venir, les prix sont descendus à 10 dollars. Les recettes de l’État ont dégringolé, ce qui nous a empêché de rembourser notre dette à la cadence initialement prévue. Les prévisions de service de la dette totale sur les années à venir montrait que nous allions dépasser la barre symbolique des 14 % des recettes. La dette tchadienne a été qualifiée d’insoutenable. Sachant qu’avec un tel service de la dette, l’accès à certains financements peut être difficile.

Quels ont été les leviers qui ont permis de débloquer deux ans de négociations infructueuses ? 

Cet accord avec nos créanciers est le fruit d’un travail conjoint réalisé dans le contexte du cadre commun pour le traitement de la dette du G20 et réalisé avec le comité des créanciers officiels, co-présidé par la France et l’Arabie saoudite et dont le secrétariat est assuré par le Club de Paris. Le FMI et de la Banque mondiale se sont chargés de l’analyse de la viabilité de la dette. Il aura mis deux ans à voir le jour, car il a nécessité de nombreuses tractations depuis l’entrée du Tchad dans le mécanisme du cadre commun.

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Nous avons mené des discussions quadrangulaires avec les pays créanciers, Glencore – qui a joué le rôle de chef de file auprès des prêteurs privés, composés d’un consortium de banques – et le FMI. Nous sommes aujourd’hui le pays pionnier dans la démarche que nous avons construite de A à Z et en partant de zéro. Des pays candidats au cadre commun du G20 pourront s’inspirer du modèle du Tchad pour obtenir un rééchelonnement rapide et efficace de leur dette. Pour rappel, l’Éthiopie et la Zambie sont en train de négocier dans le cadre du même mécanisme.

Quel rôle le FMI a-t-il joué dans la conclusion de cet accord et comment l’institution doit-elle encore soutenir le Tchad ?

Le FMI nous a accompagnés à chaque étape des négociations. En plus de cela, le Fonds et le pays se sont entendus, fin 2021, sur un programme d’aide sur trente-six mois au titre de la facilité élargie de crédit (FEC) pour un montant de 392,56 millions de DTS (environ 570,75 millions de dollars).

En contrepartie, le gouvernement s’est engagé à fournir des efforts en termes de maîtrise des dépenses, d’augmentation des recettes propres, de bonne gestion et de gouvernance, ainsi que d’amélioration du climat des affaires. Ce qui n’est pas une mince affaire, mais nous en avons la volonté. Les efforts en ce sens sont déjà déployés.

David Malpass, président de la Banque mondiale, a indiqué rester « profondément préoccupé » quant à la capacité sur le long terme du Tchad à rembourser ses 3 milliards de dollars de dette extérieure. Qu’en pensez-vous ?

Les éléments techniques montrent que désormais la dette du Tchad, sur l’horizon du programme, devient tout à fait soutenable. À moins d’une catastrophe, évidemment. Et, comme l’a souligné la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, le rééchelonnement de la dette que le pays a obtenu réduit le risque de surendettement, alors que les perspectives mondiales sont très incertaines, tout en offrant une protection contre les risques, notamment la baisse des prix du pétrole.

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D’ailleurs, dès 2018, après des mois d’âpres discussions, nous étions parvenus à restructurer la part de dette détenue par Glencore. Nous avions réussi à faire passer le taux d’intérêt de 7,5 % à 2 %. Ce taux de 2 %, toujours en vigueur, est exceptionnel au vu de la conjoncture actuelle.

Goldman Sachs a relevé dernièrement ses prévisions de prix du Brent pour 2022 de 99 à 104 dollars le baril. Cette hausse s’explique par la décision des pays de l’Opep+ de réduire leur production. À l’issue de cet engagement, comment le Tchad réagirait-il si les prix repartaient à la baisse, ainsi que ses recettes ?  

Aujourd’hui, le prix du pétrole a augmenté, ce qui a permis d’annuler l’écart de financement qui existait dans le programme. Si le prix du brut était à nouveau amené à baisser, et qu’un écart apparaissait, l’accord avec nos créanciers prévoit que ceux-ci viennent le combler. Et ce, quelles que soient les circonstances ayant entraîné cette baisse des cours. Cette clause est une garantie contre le retournement des prix des matières premières. Désormais, nous sommes vraiment prémunis face aux risques exogènes.

L’économie tchadienne est largement dépendante de la production de pétrole (20 % du PIB et plus des trois-quart des exportations de biens en 2019). C’est d’ailleurs notamment à cause de la hausse du prix du brut que les créanciers ont refusé d’alléger la dette du Tchad. Comment oeuvrez-vous à la diversification de l’économie du pays ?

Nous misons d’ores et déjà sur la digitalisation. Nous voulons passer au tout numérique. Pour faciliter cette transition nécessaire, le gouvernement met actuellement des mesures en place. Nous avons par exemple abaissé la fiscalité, et notamment les droits de douane sur certains produits technologiques, ce qui a permis une baisse des coûts du digital. C’est un investissement à long terme, qui permet d’élargir le nombre de consommateurs et devrait engendrer plus de rendements dans le futur.

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Depuis le rétablissement de ses relations diplomatiques avec la Chine, en 2006, le Tchad a bénéficié de plusieurs grands investissements de Pékin (dans le Palais de la démocratie, la raffinerie de Djermaya, la production pétrolière…) Alors que la Chine a fait un pas en avant en acceptant pour la première fois de faire partie de l’accord dans le cadre du G20, la coopération économique va-t-elle se renforcer ?  

Nous avons déjà de bonnes relations avec la Chine. Nous remercions Pékin d’avoir pris part à l’accord sur la dette, au même titre que la France, l’Arabie saoudite et l’Inde. Oui, nous comptons consolider les relations avec ces pays partenaires.

Jeune Afrique

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