A un peu plus d’un an et demi de l’élection présidentielle, la présence militaire française au Sahel prend peu à peu place dans la sphère publique. Un scénario redouté par l’Élysée qui alimente d’ores et déjà les débats internes dans les rangs de l’opposition comme de la majorité en France.

Le président français Emmanuel Macron et l’ancien président malien Ibrahim Boubacar Keïta rendent visite aux troupes de l’opération Barkhane au Mali, en mai 2017.

 

“Le Mali vaut-il 45 vies ?” C’est en ces termes que le journaliste Yves Calvi lançait son émission l’Info du vrai du 8 septembre, au lendemain du décès de deux militaires français dans une explosion dans la région de Tessalit, à la frontière algéro-malienne. Pendant que les propos du journaliste alimentaient la polémique à Bamako, au même moment, dans les couloirs du Palais Bourbon, les députés de La France insoumise (LFI) faisaient feu de tout bois pour réclamer un débat parlementaire sur l’engagement français au Sahel.

LFI premier à mettre les pieds dans le plat

Dès le 6 septembre, les députés Adrien Quatennens et Mathilde Panot regrettaient l’absence d’un débat sur la présence des militaires français au Mali et dénonçaient les faibles perspectives politiques quant à l’avenir de l’opération Barkhane au Sahel. Dans les rangs du groupe présidé par Jean-Luc Mélenchon, un parlementaire est tout particulièrement actif sur le dossier sahélien : Bastien Lachaud. Membre de la commission défense, ce professeur d’histoire-géographie est devenu en quelques mois le “Monsieur Sahel” de LFI. A l’été 2018, un an à peine après son arrivée sur les bancs de l’Assemblée, Bastien Lachaud, fraîchement rentré d’une mission parlementaire au Mali, s’était déjà fait remarquer en interpellant, lors d’une audition, le chef d’état-major des armées (CEMA), le général François Lecointre, sur la présence de la France au Sahel. Ardent militant d’un retrait graduel des troupes françaises de la “bande sahélo-saharienne”, selon l’appellation en usage, il avait co-signé le 30 novembre dernier avec Jean-Luc Mélenchon, cinq jours après le décès de treize militaires français dans un accident d’hélicoptère, une tribune dans le Journal du dimanche dans laquelle ils appelaient ni plus ni moins à “ramener nos soldats à la maison”.

Alors qu’il ne fait pas mystère de ses ambitions pour 2022, Jean-Luc Mélenchon fait le pari que le sujet pourrait l’aider à s’imposer dans l’opinion publique, notamment auprès d’une partie de la diaspora africaine. Ces dernières semaines, le candidat malheureux aux élections présidentielles de 2012 et 2017 s’est ainsi mué en commentateur de la vie politique africaine et tout particulièrement malienne. Rompant avec son tropisme personnel pour l’Amérique du Sud, Mélenchon s’est ainsi félicité à plusieurs reprises de la “révolution citoyenne” alors en action au Mali, selon ses termes.

LREM et le mystérieux think-tank

Si LFI appelle haut et fort à un débat parlementaire sur l’engagement français au Sahel, dans les rangs de la majorité le sujet reste largement tabou et les parlementaires prêts à s’aventurer publiquement sur le sujet sont peu nombreux. En coulisses néanmoins, une poignée d’entre eux s’est – très – discrètement engagée à plancher sur le sujet. Réunis au sein d’un micro think-tank baptisé Obliquum et dédié aux questions de défense, une dizaine de parlementaires affiliés à La République en marche (LREM) ont entamé depuis le début de l’année une réflexion sur l’engagement français au Sahel. Fonctionnant selon la règle dite de “Chatham House”, du nom de l’institut britannique éponyme, Obliquum, qui se réunit chaque mois, n’a aucune existence officielle. Outre moins d’une petite dizaine de députés d’obédience macroniste, cet institut aussi fantôme qu’actif compte parmi ses membres deux généraux cinq étoiles retirés de l’armée d’active (Africa Intelligence, 16/06/20).

Obliquum est principalement animé par le député Thomas Gassiloud, élu du Rhône et membre lui aussi de la commission défense. Réserviste dans l’armée de terre, le parlementaire a lui-même pris personnellement part à un déploiement dans le cadre de l’opération Licorne, en Côte d’Ivoire. En 2007, il fut notamment envoyé en renfort avec le 7e bataillon de chasseurs alpins dans la ville de Man, dans le nord-ouest du pays. Autre parlementaire très actif au sein d’Obliquum : Jacques Maire. Vice-président de la commission des affaires étrangères et président du groupe d’amitié France-Niger, ce dernier est particulièrement en vue sur le dossier sahélien. En décembre 2018, il avait ainsi fait venir à Paris les présidents des assemblées nationales des pays du G5 Sahel dans le cadre d’un sommet interparlementaire. Jalousé et jugé “trop secret” ou encore “fermé sur l’extérieur”, Obliquum est néanmoins l’objet des railleries de plusieurs parlementaires de la majorité comme de l’opposition exclus de l’initiative.

L’Élysée mobilisée

Alors que la présence française au Mali fait l’objet d’une vive couverture médiatique à chaque mort d’un militaire français en opération, Obliquum veut proposer des pistes de réflexions pour que le sujet ne vienne pas parasiter la présidentielle. Le think-tank partage ainsi ses travaux avec plusieurs cabinets ministériels, du Quai d’Orsay à l’hôtel de Brienne. A l’Élysée, cela fait maintenant plus de deux ans que des scénarios pour alléger l’ampleur du déploiement “Barkhane” sont en réflexion. En septembre 2019, l’envoyé spécial pour le Sahel, Christophe Bigot, avait été missionné pour contribuer à ce travail (Bigot est depuis cet été le patron de la Direction Afrique et océan Indien – DAOI). Et, de fait, chaque nouvelle prise de commandement de l’opération Barkhane alimente les spéculations sur un éventuel “allégement” du dispositif. A l’automne dernier, un départ de quelques centaines de soldats à l’été 2020 avait même un temps été envisagé. Le mandat du nouveau commandant de Barkhane, le général Marc Conruyt, qui a pris ses fonctions en août, ne devrait pas déroger à la règle mais un retrait, même partiel, de soldats français avant 2022 apparaît plus que jamais hypothétique.

“Au moment où la France tente de mobiliser ses partenaires sur la situation au Sahel, un retrait de nos soldats constituerait un très mauvais signe à envoyer à l’endroit de ces mêmes partenaires”, rappelle une source diplomatique au plus près du dossier. Pour autant, des pistes sont tout de même sur la table pour envisager des scénarios de retrait progressif sur plusieurs années. Ancien commandant de Barkhane entre 2019 et 2020, le général Pascal Facon a ainsi été missionné par le CEMA pour plancher sur le sujet dans le cadre d’une mission plus large sur les “menaces pour le continent africain à l’horizon 2030”. Le sujet alimente par ailleurs un intense débat au sein de l’armée française, au moment même où le modèle des “opérations extérieures” (OPEX) est particulièrement questionné. “La France sans Barkhane, c’est l’Italie”, ironise ainsi un officier français pour rappeler le poids prépondérant joué par les militaires tricolores déployés en Afrique dans le rayonnement diplomatique de la France.

Main tendue aux Européens

Pour donner une issue, même théorique, à son engagement au Sahel, Paris tente plus que jamais de mobiliser ses partenaires internationaux. Longtemps seule à supporter le fardeau sécuritaire, la France a multiplié les initiatives ces derniers mois, avec plus ou moins de succès et de lisibilité pour ses partenaires : une force conjointe a été mise en place à travers le G5 Sahel, des forces spéciales européennes sont en cours de déploiement sous l’égide de l’opération Takuba, un Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel a été lancé à l’été 2019 pour mobiliser les pays du G7 et Paris a mis sur pied au mois de mars la Coalition pour le Sahel, avec un groupe de pays toujours plus élargi. Dernière initiative en date, cette coalition peine pour le moment à rallier les soutiens et à exister pleinement sur la scène internationale, en dépit d’une visioconférence ayant réuni près d’une cinquantaine de ministres des affaires étrangères de pays partenaires au mois de juin. Pour élargir le cercle de cette coalition, Paris voudrait transférer son siège de Paris à Bruxelles au mois de janvier prochain et organiser son premier sommet au premier trimestre 2021. Dans le même temps, la France cherche activement à nommer à sa tête un ressortissant d’un pays du G5 Sahel.

Enfin, Paris mise plus que jamais sur les nouvelles autorités maliennes pour obtenir des résultats concrets dans la mise en application de l’accord signé en 2015 à Alger avec plusieurs groupes armés actifs au Nord-Mali. Le nouveau premier ministre malien Moctar Ouane, diplomate de carrière, compte plusieurs aficionados dans la capitale française. Paris s’était régulièrement agacée de la passivité d’Ibrahim Boubacar Keïta sur le dossier. Quant aux militaires français, ils espèrent pouvoir surfer sur le volontarisme affiché des putschistes – aujourd’hui aux manettes des ministères stratégiques – dans la lutte contre les groupes djihadistes. Tout au long du coup d’État et alors que Bamako était noyé dans les incertitudes, les opérations des Forces armées maliennes (FAMA), du G5 Sahel et de Barkhane sur le sol malien ont ainsi continué comme si de rien n’était. Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, devrait se rendre à Bamako d’ici la fin du mois pour s’entretenir avec les nouvelles autorités maliennes.

Barkhane vs hypothèse d’engagement maximum ?

Mais l’émergence de foyers de tensions aux frontières de l’Union européenne pourrait aussi accélérer les réflexions en cours sur la pérennité de Barkhane. La récente escalade entre Paris et Ankara en Méditerranée, ou encore le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sont en effet venus relancer le débat sur les moyens à court terme pour l’armée française de s’engager simultanément sur plusieurs théâtres. Les hypothèses dites “d’engagement maximum” ou encore de “réserve stratégique” ont ainsi largement été remises au goût du jour face à ces nouvelles menaces, ce d’autant plus que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, paralysé par les rivalités avec la Turquie, ne joue plus son rôle de renfort. Alors que le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) est aujourd’hui accaparé par le Sahel, le sujet est pris très au sérieux à l’État-major (EMA). Le plan “Vision stratégique pour 2030” présenté le 8 octobre par le chef d’état-major de l’armée de terre, Thierry Burkhard, fait ainsi la part belle aux hypothèses de conflits de “haute intensité” dans lesquels entre 8 000 et 25 000 hommes pourraient être projetés face à une menace qui serait avant tout étatique.

Éviter le scénario afghan

Si, du côté de l’Élysée, on mesure l’ensemble de ces enjeux, la “politisation” actuelle de Barkhane ne suscite pas encore pour autant une vague d’inquiétude. “En dehors de la simple critique, aucune force politique n’est à ce jour capable de proposer une véritable alternative à la présence de Barkhane”, résume ainsi un diplomate. Néanmoins, la situation est suivie de très près et le scénario dans lequel s’était retrouvé Nicolas Sarkozy en 2012 avec l’Afghanistan reste dans les têtes. Paris, qui peut surfer sur quelques succès tactiques, devrait donc tenter d’afficher d’ici 2022 un “cap” et faire preuve de davantage de pédagogie sur sa présence militaire au Sahel.

Pour le moment, en dehors de La France insoumise, peu de partis ont pris le risque de s’aventurer sur le sujet et la présence française au Sahel fait relativement consensus sur la scène politique tricolore, du Rassemblement national (RN) à Europe écologie-Les Verts (EELV) en passant par Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS). Néanmoins, le sujet pourrait aussi émerger du fameux “candidat mystère” tant redouté par l’Élysée en 2022. Surtout si ce dernier devait être l’ancien CEMA, le général Pierre De Villiers, qui sort le 14 octobre son troisième livre, L’équilibre est un courage, sobrement sous-titré Réparer la France.

Tchadanthropus-tribune avec la lettre du continent

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