Conférence de presse de présentation de l’ouvrage

« Misère et grandeur de la liberté d’informer »

En collaboration avec Reporters sans frontières (RSF)

Éric Topona Mocnga

(Journaliste, Programme Afrique/Francophone de la Deutsche Welle)

Madame Dirke Köpp, directrice du Programme Afrique/Francophone de la Deutsche Welle,

Monsieur Arnaud Froger, responsable du bureau “Afrique” de Reporters sans frontières (RSF),

Chers confrères,

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de me retrouver ici, à Paris, dans cette salle de la mairie du deuxième arrondissement, pour vous présenter les contours généraux d’un ouvrage que j’ai rédigé et qui a été récemment édité : « Misère et grandeur de la liberté d’informer ».

Cet exercice va s’articuler autour de deux grands points : je vous présenterai d’abord le contexte d’inspiration et de rédaction de mon ouvrage, devenu notre ouvrage à nous tous, dès lors qu’il est paru ; puis, au cours des discussions qui vont suivre, nous partagerons nos avis et commentaires sur les thèmes qui constituent la colonne vertébrale de l’ouvrage dont il est question.

Mais, avant de commencer ma présentation, je voudrais exprimer ma profonde gratitude à « Reporters sans frontières », pour son engagement et son accompagnement dans l’organisation de cette manifestation. Je dois d’ailleurs dire ici que mon cheminement avec RSF ne date pas d’aujourd’hui : j’aurai peut-être l’occasion de le préciser tout à l’heure.

Tout naturellement, mes remerciements sont également adressés aux services de la mairie du deuxième arrondissement de Paris, qui ont mis à notre disposition, avec beaucoup de bienveillance, cette salle où nous nous trouvons.

Je suis employé par la Deutsche Welle, à Bonn, et je ne peux manquer de rendre un vibrant hommage à cette institution, dignement représentée ici par Madame Dirke Köpp, directrice du Programme Afrique/Francophone de la Deutsche Welle, ma patronne, si je puis me permettre de m’exprimer ainsi.

À vous tous, enfin, distingués confrères, chers invités, je vous dis mes infinis remerciements pour votre présence ici et pour l’intérêt que vous manifestez à la modeste réflexion que j’ai entreprise sur l’exercice du métier de journaliste au Tchad.

À titre liminaire, je dois vous dire que l’ouvrage qui nous rassemble ici aujourd’hui et que, j’espère, vous avez lu ou vous lirez, n’est pas une autobiographie : il est à la fois un témoignage, un plaidoyer et un hommage.

Il est le témoignage d’un journaliste qui aura connu, à un moment de sa trajectoire socioprofessionnelle, des joies et des peines, des grandeurs et des misères qui ne sont pas étrangères à nombre d’entre vous ; mais, plus grave encore, à qui il aura été imposé de subir le martyre de l’injustice et le confinement de l’univers carcéral de son pays, le Tchad, où la liberté d’informer et les droits humains fondamentaux sont loin d’être les valeurs les mieux partagées.

Il est un plaidoyer pour la défense du métier de journaliste, cette sentinelle et ce porte-voix toujours en éveil, cette profession atypique qui se propose d’informer, d’instruire, pour l’édification de toute la société, en incitant les uns et les autres à se « mêler de ce qui ne les regarde pas », pour reprendre Jean-Paul Sartre, dans sa définition de notre métier.

Il est un hommage à ces confrères tragiquement disparus, parfois sans sépulture, pour avoir voulu exercer leur métier ; hommage à ceux-là qui, partout dans le monde, croupissent dans les cachots de la tyrannie et à qui cet ouvrage se propose d’apporter, modestement, une lueur d’espérance en des lendemains meilleurs. Que tous ces confrères sachent qu’ils sont soutenus de par le monde, par l’ensemble de leurs consœurs et confrères, comme je le fus moi-même. J’ai, en particulier, une pieuse pensée pour Ghislaine Dupont et Claude Verlon, nos collègues défunts de RFI, lâchement assassinés au Mali en novembre 2013.

Le point zéro de cet ouvrage est une convocation qui me fut remise le 4 mai 2013 par un gendarme en faction, alors que j’allais prendre mon service à la Radiodiffusion Nationale Tchadienne (RNT) à N’Djamena.

Après lecture, je découvris que j’étais convoqué deux jours plus tard, c’est-à-dire le 6 mai 2013, au cabinet du troisième juge d’instruction du Tribunal de Première Instance de N’Djamena. Pour moi qui pensais devoir répondre à une banale convocation judiciaire, comme nous en recevons d’ordinaire dans la profession, ce fut le début d’un long calvaire, un dramatique chemin de croix qui dura une centaine de jours.

Aussitôt arrivé au cabinet du juge d’instruction, celui-ci m’informa des lourdes charges qui pesaient contre moi : « Complot et atteinte à l’ordre constitutionnel ». Jeune journaliste, jeune père de famille et plein de projets d’avenir, j’étais alors passible d’une peine de prison à perpétuité.

Mon propos n’est pas une narration des détails de mon procès. On ne refait pas l’histoire. Mais je ne peux manquer d’évoquer, brièvement, l’élément déclencheur des procédures à mon encontre, tout comme d’ailleurs quelques points essentiels relatifs aux charges qui me furent alors imputées.

Il est important de rappeler que, dans les régimes politiques où le musellement de la presse est la règle, il se met en place un dispositif répressif dont le scénario est assez familier.
Une personnalité et/ou un groupe d’intérêt financier ou politique vous tiennent en ligne de mire et veulent vous faire rendre gorge, en raison de votre indépendance d’esprit et du danger que vous représentez potentiellement, dans la conduite de leurs activités criminelles. Au terme de plusieurs tentatives – vaines – d’achat de votre conscience, une officine occulte se charge d’instrumentaliser la justice et de distordre la loi, pour vous attribuer des délits qui seront le prétexte de votre incarcération, dans l’optique de vous réduire au silence ou de vous faire disparaître à jamais, faute de vous contraindre à devenir plus accommodant du fait des conditions d’incarcération odieuses auxquelles vous aurez été soumis.

Dans mon cas de figure, j’étais dans le collimateur du ministre de la Justice et Garde des Sceaux de l’époque, Jean-Bernard Padaré, par ailleurs propriétaire d’un organe de presse dont j’ai dirigé la rédaction à un moment donné (le journal “La Voix”). Ce hiérarque du parti au pouvoir s’agaçait de me voir traiter l’information sans complaisance ni flagornerie à l’égard du pouvoir. Je m’en suis toujours tenu aux faits, rien qu’aux faits, selon le sacro-saint principe de la profession. Cette divergence des vues et mon refus de transiger m’ont conduit à lui présenter ma démission. Après mon départ de cet organe de presse, j’ai commencé à être victime d’intimidation et de chantage, de menaces de mort et de tentatives d’assassinat.

S’agissant des faits graves qui m’étaient imputés, lors de ma première audition devant le juge d’instruction, on me présenta des mails que j’aurais échangés avec un compatriote blogueur, Makaila Nguebla, résidant à Dakar au moment des faits et notoirement connu pour ses critiques virulentes contre le président Idriss Déby Itno. Je contestai d’ailleurs l’authenticité de ces mails au cours de mon procès, le 19 août 2013. Ces éléments, présentés comme preuves à charge par le Ministère public, ont naturellement suscité moult interrogations. Je n’ai jamais échangé un seul mail de cette nature avec le blogueur en question. Makaila Nguebla est là, parmi nous, puisque c’est lui qui modère cette conférence de presse.

Pendant le déroulement du procès, les questions de mes avocats sont restées sans réponse : si j’avais été le correspondant attitré de ce blogueur au Tchad, pourquoi le blog a-t-il continué à fonctionner pendant mon incarcération, avec des critiques des plus acerbes contre le pouvoir et la publication d’informations provenant de l’intérieur même du système ? Aurais-je pu le faire depuis ma cellule de prison ? La création d’un compte mail de substitution n’était-elle pas à la portée du premier quidam moyennement doué en informatique et pouvant s’adresser au blogueur Makaïla Nguebla ? Et puis, même s’il était vrai que j’avais échangé des mails avec le blogueur, pour soi-disant appeler à un renversement du régime Deby, comment le Ministère public a-t-il fait pour obtenir ces documents, réputés secrets et confidentiels, si ce n’est de manière illégale et au moyen de la piraterie ?

Ces questions essentielles de mes avocats sont donc demeurées sans réponse. Après ma condamnation à une peine avec sursis, mes avocats ont interjeté appel afin de laver définitivement mon honneur et pour que justice me soit rendue. Curieusement, le procès en appel, vivement espéré, n’a jamais eu lieu jusqu’à mon départ du Tchad en octobre 2013 et ne se tiendra probablement jamais, bien que mon persécuteur, l’ancien ministre de la Justice, ait été évincé du gouvernement, et que les magistrats soient désormais à l’abri du courroux de ce personnage ombrageux.

Un peu plus de six années ont passé, depuis ma sortie de prison. Il m’a fallu prendre un indispensable recul, engager un travail de reconstruction personnel et professionnel pour revenir sur cette parenthèse sombre et dramatique de ma vie de journaliste et d’homme. Certains confrères ayant subi les mêmes avanies ont parfois choisi le silence ou ont pris la décision stoïque de les assumer, la mort dans l’âme, une fois renversé le rouleau compresseur de l’arbitraire.

Pour ma part, le moment me semblait opportun pour rendre compte, et ce, pour plusieurs raisons. Je devais témoigner ma gratitude à toutes les institutions et à toutes les personnes qui m’ont soutenu pendant cette épreuve. Elles ont contribué à me redonner ma liberté, elles m’ont permis de restaurer mon honneur. Elles m’ont également permis de reprendre mon métier, un métier qui est ma passion. Elles sont la preuve que la défense des principes humanistes qui fondent la dignité de la condition humaine n’a pas de frontières.

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais également clarifier ma position. Je ne suis pas un opposant politique au régime de Monsieur Déby, parce que je ne fais pas de politique. Le fait politique, en tant que fait social, est au centre des préoccupations du métier de journaliste. Je ne peux donc manquer de traiter des sujets politiques quand cela s’impose, au motif de courir le risque de subir la colère des dirigeants d’un parti, d’un gouvernement ou de toute autre organisation dont les activités sont, ponctuellement, le thème de mes investigations.

En commençant à exercer mon métier de journaliste à la Radiodiffusion Nationale Tchadienne, en 2009, j’ai cru, naïvement, à la sincérité des slogans officiels à la mode et selon lesquels la presse nationale, dans toute sa diversité, était désormais libre de jouer son rôle pour consolider le jeu démocratique tchadien, car il n’y a pas de véritable démocratie sans une presse libre, et la liberté de presse est bien comprise dans la liberté de communication.

S’il est avéré que les médias privés se distinguent, au Tchad, par une certaine liberté de ton par rapport à la chose politique, ce n’est pas le cas à la Radio et Télévision Nationale, installée dans un premier temps au sein de l’Office National de Radiodiffusion et Télévision du Tchad (ONRTV) devenu, depuis fin 2018, Office National des Médias Audiovisuels (ONAMA), pendant que j’y travaillais, entre 2009 et 2013.

Il n’y a pas de raison de dire que les choses ont évolué dans ce sens, même au moment où je vous présente ce modeste ouvrage, fruit de mes pérégrinations au Tchad et dans les geôles de mon pays natal.

Cette clarification était donc nécessaire, pour éviter tout amalgame entre mes activités de journaliste traitant des sujets politiques et le statut de militant politique qui n’est pas mien, dans un contexte où mon père, Célestin Topona Mocnga, est à la fois journaliste de formation et homme politique ; il est vice-président du principal parti de l’opposition tchadienne, l’UNDR, Union Nationale pour le Développement et le Renouveau.
Lorsque j’ai vécu cette expérience désagréable relatée dans mon livre, j’étais journaliste fonctionnaire, comme on dit au Tchad, et le déséquilibre entre les informations transmises par les journalistes des médias d’État et celles des professionnels de la presse privée était criant. Les informations traitées par les journalistes payés par l’État étaient scandaleusement complaisantes. J’ai tenté, à ce moment-là, de secouer le cocotier, en exerçant un tout petit peu ma liberté d’informer par rapport à la censure officielle et à l’autocensure des professionnels de la Radio et de la Télévision nationale. Je n’ai été l’auteur d’aucun scoop pendant que j’étais simple rédacteur-reporter à la Radiodiffusion Nationale Tchadienne, qui aurait pu entraîner une attitude malveillante à mon encontre, de la part de quelques pontes du régime tchadien.

Je n’ai pas cessé de m’interroger sur les mystères cachés de mon arrestation et de mon incarcération : voulait-on, en m’embastillant, donner un signal fort à mon père, ancien deuxième vice-président de l’Assemblée nationale et militant de l’UNDR, parti dirigé par un autre journaliste, Saleh Kebzabo ? Mon père, en tant que citoyen et homme politique, n’a-t-il pas le droit d’exercer son devoir civique en luttant contre l’injustice et l’arbitraire qui sévissent au Tchad ? Le contenu de mon livre tend aussi à faire connaître à l’opinion les dérives inquiétantes constatées dans la sinistre prison d’Amsinené de N’Djamena, qui vont directement à l’encontre des droits humains.

D’ailleurs, Reporters sans frontières a dénoncé, fin 2019, les conditions exécrables de détention de notre confrère, Martin Inoua Doulget, directeur de publication du journal « Salam Info », arrêté le 16 août 2019. Il a été condamné à trois ans de prison ferme pour “diffamation”, “dénonciations calomnieuses” et “association de malfaiteurs informatiques”, le 23 septembre de cette même année, à la suite d’une plainte déposée par une ancienne ministre de la Santé accusée d’agression sexuelle par sa nièce. Depuis, le journaliste dort sur un tapis, à même le sol, et doit se contenter de visites qui ne durent que quelques minutes, “debout dans un couloir.” Arnaud Froger va y revenir amplement dans quelques minutes.
Mesdames et Messieurs,
Je revendique totalement mon militantisme pour le respect des droits de l’Homme et pour la liberté d’expression et d’opinion, ainsi que le respect des règles déontologiques et d’éthique du journalisme.

Je voudrais donc profiter de cette opportunité pour réaffirmer mon indépendance d’esprit, et prendre à témoin ceux qui ont lu ou qui liront l’ouvrage : il n’y a pas une seule phrase qui indexe, sans argumentation fouillée, les hauts responsables politiques du Tchad ! Ceux qui m’ont fait volontairement du mal ont été dénoncés et je n’hésiterai pas à le refaire à nouveau.
Je vous remercie de votre aimable attention, et je reste à votre disposition pour les questions que vous voudriez bien me poser.

ETM

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