Officiellement présentée comme une opération destinée à empêcher la chute du régime fragile et indéfendable d’Idriss Déby, l’intervention de l’aviation militaire française contre une colonne rebelle, au nord du Tchad, avait aussi et peut-être surtout pour but de permettre la poursuite de l’opération Barkhane, estime l’opposant historique Saleh Kebzabo.

Ancien journaliste formé à Paris, Saleh Kebzabo a été à plusieurs reprises au début des années 1990 ministre d’Idriss Déby, avant d’être emprisonné sur son ordre et de devenir, à la tête de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR), son principal opposant et son adversaire malheureux lors des élections présidentielles de 1996, 2001 et 2016.

Il livre à Mediapart son analyse de l’opération conduite par l’armée de l’air française contre une colonne rebelle, dans le nord du pays, du 3 au 6 février (lire ici notre article).

Idriss Déby et Emmanuel Macron, à l'Élysée, le 29 mai 2018. © Reuters

L’intervention de l’aviation française contre la colonne rebelle qui s’était infiltrée au Tchad indique-t-elle que l’armée tchadienne n’est pas en mesure d’assurer la sécurité du pays ?

Saleh Kebzabo. © TwitterSaleh Kebzabo : On peut se poser la question, en effet. Et si c’est le cas, c’est réellement inquiétant. Si une armée dont on nous dit qu’elle est l’une des plus redoutables de la région n’est pas capable de faire face seule à une cinquantaine de Toyota armées, la situation est même alarmante. Je vous rappelle qu’en 2008, cette armée avait été capable de repousser l’attaque d’une colonne de 3 000 ou 4 000 véhicules, lancée par les mêmes frères Erdimi, qui sont derrière l’offensive actuelle.Comment se fait-il qu’en dix ans cette armée, qui est capable d’affronter les djihadistes au Mali, qui est tenue pour l’une des meilleures d’Afrique par les militaires français, soit incapable de faire face à une colonne de cinquante véhicules ? Il y a là un mystère. À moins que, comme on le dit ici, l’armée tchadienne n’ait pas voulu se battre.

Pourquoi ? Parce que l’armée tchadienne est une armée tribale. Les soldats et les rebelles qui se retrouvaient face à face appartenaient, globalement, à la même tribu des Zaghawas, celle à laquelle appartient aussi le président, qui est d’ailleurs l’oncle du principal dirigeant de cette rébellion, Timan Erdimi. Par ailleurs, l’armée n’est pas épargnée par les injustices flagrantes qui affectent l’ensemble de la population.On ne sait même pas exactement, par exemple, combien elle compte d’officiers généraux. Les chiffres qui circulent vont de 500 à 600. La plupart d’entre eux sont illettrés, mais ils sont issus des mêmes ethnies, des mêmes régions sur lesquelles s’appuie le pouvoir. Les fonctions auxquelles ils ont été nommés ne sont pas autre chose que des récompenses accordées à des combattants. Vous imaginez la charge que cela représente pour le budget de l’État.Quel est actuellement l’effectif de l’armée tchadienne ? Personne ne le sait exactement. Depuis que Déby est au pouvoir, c’est-à-dire depuis 1990, personne n’a réussi à connaître l’effectif exact de l’armée tchadienne. Et cela malgré l’aide qu’elle a reçue des Français, des Américains et de la Banque mondiale. Pourquoi ? Parce qu’elle n’a pas pour vocation, aux yeux du président, de défendre le pays mais son pouvoir. Tout est flou. Les soldes des militaires sont totalement disparates, à la tête du client. Certains des 1 400 soldats engagés au Mali dans les forces des Nations unies n’ont jamais reçu le salaire de 1 500 dollars par homme qui est versé au gouvernement tchadien par l’ONU. Où est passé cet agent ? Il faut noter, d’ailleurs, que les soldats tchadiens présents au Mali, dans le G5 Sahel et dans la mission des Nations unies, sont engagés dans les combats les plus durs et ont déjà payé un tribut très lourd. Une soixantaine d’entre eux sont morts depuis que nous sommes au Mali.

Pourquoi avez-vous critiqué l’intervention militaire française ?

Pour plusieurs raisons. Parce que le statut juridique de cette opération nous paraît douteux. Et parce que le prétexte antiterroriste invoqué par le gouvernement ne tient pas debout. On nous dit que le président tchadien a adressé une demande écrite spécifique au président français. Mais sur quel traité ou accord se fondait cette demande ?

L’accord de « coopération militaire technique » de 1976 ? Il interdit explicitement aux militaires français de « participer directement à l’exécution d’opérations de guerre [ou] de maintien ou de rétablissement de l’ordre public ». L’accord de 2014 sur la lutte contre le terrorisme djihadiste ? Il ne couvrait pas, autant que nous le sachions, le maintien ou le rétablissement de l’ordre public à l’intérieur du pays. Paris avait d’ailleurs déclaré à l’époque que la France n’interviendrait plus dans le règlement des affaires intérieures du Tchad.

Existe-t-il un autre texte ? Pas à notre connaissance. D’autre part, l’argument d’une intervention extérieure n’est pas sérieux. Certes, les assaillants venaient de l’étranger mais l’attaque de la colonne a eu lieu en territoire tchadien. Et il s’agit manifestement d’une affaire intérieure puisque tous ceux qui ont participé à ce raid sont tchadiens. Nous les connaissons. Ils étaient tous avec nous ici avant de partir à l’étranger. Les voici devenus tout à coup terroristes. Non pas parce qu’ils ont fait allégeance à un mouvement terroriste mais parce que cela arrange le gouvernement de les définir ainsi.

À ce compte, nous ici, dans l’opposition démocratique, nous serons bientôt considérés aussi comme des terroristes. D’ailleurs, le gouvernement menace aujourd’hui de dissolution tous les partis d’opposition qui, comme nous, ont critiqué l’intervention française.

« Ce n’est pas pour protéger le peuple tchadien que Paris a frappé la colonne rebelle »

Mais vous condamnez aussi l’offensive rebelle…

Oui. En fait, nous renvoyons une nouvelle fois le gouvernement et les rebelles dos à dos. Comme nous l’avons fait lors des attaques précédentes de colonnes armées contre le régime, notamment en 2006 et en 2008. Nous ne soutenons ni le gouvernement ni les rebelles. Idriss Déby a pris le pouvoir en 1990, il y a presque trente ans, en renversant le régime de Hissène Habré, après l’offensive d’une puissante colonne motorisée contre la capitale.

À l’époque, il nous avait promis la démocratie et la liberté. Or nous n’avons ni l’une ni l’autre, et nous sommes les otages d’une sorte de paix armée intenable. Et les rebelles, de leur côté, nous promettent aussi la liberté et des élections transparentes, sans nous donner d’autres garanties. Ce que nous ne pouvons accepter. Nous avons une nouvelle fois à choisir entre la peste et le choléra. Nous affrontons actuellement le choléra de Déby, c’est-à-dire la corruption, l’autoritarisme et les mascarades électorales. Que nous réserverait la peste des rebelles ?

Dans un livre (*) qui vient de paraître, Yves Aubin de La Messuzière, qui fut ambassadeur de France au Tchad de 1991 à 1994, raconte qu’en décembre 1991, déjà, Idriss Déby, qui venait de s’emparer du pouvoir, avait demandé à Paris d’intervenir contre une colonne d’une centaine de véhicules de partisans de Hissène Habré, qui s’étaient infiltrés dans la région du lac Tchad à partir du Niger.

Sur l’ordre de François Mitterrand, les aviateurs du dispositif Épervier basés à N’Djamena s’étaient contentés de survoler la colonne à très basse altitude à bord de leurs Jaguar, sans tirer une seule roquette, et l’armée de Déby, confortée par cette dissuasion, avait repris le contrôle de la situation. Et pourtant, il s’agissait d’au moins une centaine de véhicules à moins de 200 km de N’Djamena et non d’une cinquantaine de Toyota à près de 1 000 km de la capitale, comme dans l’opération qui vient de se dérouler… 

C’est vrai. Et les militaires français n’avaient pas ouvert le feu non plus, sauf pour des tirs de semonce, lors des tentatives d’incursion des mêmes ennemis de Déby en 2006 et en 2008. Ce qui montre clairement que la protection du régime tchadien n’était pas la véritable explication des frappes des Mirage contre la colonne rebelle. Je pense en fait que nous sommes en face d’un chantage exercé par Déby sur le gouvernement français.

C’est-à-dire ?

Tout le monde sait à N’Djamena que Firman Erdimi – qui vit au Qatar – et son Union des forces de la résistance (UFR) ne sont pas les seuls opposants armés tchadiens qui menacent le pouvoir de Déby. Il y a aujourd’hui dans le sud de la Libye d’autres factions armées tchadiennes, réunissant des milliers de combattants, qui sont prêtes à franchir la frontière.

Beaucoup de Tchadiens, ces dernières années, sont partis en Libye pour combattre, contre rémunération, aux côtés du pouvoir de Tripoli ou aux côtés de Haftar [ancien officier de l’armée de Kadhafi passé à l’opposition et devenu l’homme fort de l’est du pays – ndlr]. Et une partie d’entre eux, aujourd’hui en conflit avec Haftar, qui les pourchasse, risquent de rentrer au Tchad, ce que redoute Déby.

Face à ce danger potentiel, il a voulu s’assurer du soutien spectaculaire de la France. Et pour être sûr de l’obtenir, il a sans doute menacé Paris de retirer ses contingents du G5 Sahel et de la force des Nations unies, dont ils sont les meilleurs combattants. Retrait qui serait un désastre pour la poursuite de l’opération Barkhane contre les djihadistes du Sahel.

Ce n’est pas pour protéger le peuple tchadien que Paris a frappé la colonne rebelle. C’est pour assurer la pérennité de son opération antiterroriste. Si la France veut réellement aider le peuple tchadien – et elle le peut, car elle dispose de moyens de pression sur Déby –, elle doit le convaincre d’ouvrir enfin avec les forces de l’opposition un dialogue inclusif. Et non céder à son chantage.

Tchadanthropus-tribune avec Médiapart

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  • Le faite de reconnaitre le terme “Terrorisme” valide déjà l’esprit,le but et l’argument des impérialistes. Le terrorisme est l’argument moteur de s’introduire ou de s’installer avec des bases militaires dans des territoires stratégiques à leurs plans de domination.Donc reconnaitre ce terme revient à vous colonisez par vous même en envoyant vos propres enfants à être les bras armés des colons.
    En ce qui concerne ma défense pour ma réligion Islam,je le défend par ce qu’elle a été utilisée comme Trampoline pour arriver à leur fin comme ils ont utilisé nos fils comme bras armés mercenaires pour leur but de domination.Donc ma détermination incha ALLAH est réelle mais la décision dépend D’ALLAH LE SEUL QUI DRESSE QUI IL VEUT POUR RÉTABLIR LA JUSTICE ET L’ÉQUITÉ SUR TERRE où les diaboliques gouvernent et rependent l’injustice et l’iniquité partout.

    Commentaire par Hassane Touka le 21 février 2019 à 10 h 35 min