Après un règne calé sur le quinquennat d’Emmanuel Macron, le départ de Bernard Émié de la direction de la DGSE se prépare en ce début d’année. Les candidats putatifs affluent pour un poste dont le titulaire devra faire face à d’importants chantiers.

Bien que la priorité soit donnée à la campagne électorale qui vient, l’Élysée doit, en cas de second mandat d’Emmanuel Macron, aussi penser à se doter d’un nouveau directeur de la DGSE, le renseignement extérieur, en remplacement de Bernard Émié. Dans les couloirs de la présidence, l’un des plans qui commencent à se dessiner vise à faire appel à un général à la retraite, qui opérerait davantage en symbiose qu’actuellement avec la présidence et le ministère des armées, dont dépend la DGSE. La présidence est quelque peu en froid avec le corps diplomatique, qui a fourni la plupart des derniers directeurs généraux du service ces dernières années, dont Bernard Émié. Il est d’ailleurs un pilier de la puissante direction Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO) du ministère des affaires étrangères, aujourd’hui très chahutée – et qui le fait savoir – par les volontés de réforme du Quai d’Orsay que nourrit le gouvernement.

Pour un tel choix militaire – qui serait inédit depuis la nomination de François Mermet en 1987 -, le nom de l’amiral Bernard Rogel, ex-chef d’état-major particulier (CEMP) d’Emmanuel Macron, à la retraite depuis août 2020, revient de plus en plus. Certains évoquent même Benoît Puga, un autre ancien CEMP (sous Nicolas Sarkozy, puis François Hollande), aujourd’hui grand chancelier de la Légion d’honneur, un poste assez éloigné des enjeux actuels.

Rogel et Puga font figure de candidats plus vétérans que les diplomates quadragénaires proches d’Emmanuel Macron qui désirent le poste. Intéressé au premier chef, Martin Briens, le directeur de cabinet de la ministre des armées Florence Parly et ancien directeur de la stratégie (DS) du service – passé auparavant par des fonctions à Washington et Pékin – pourrait plutôt se voir proposer de patienter dans un poste d’ambassadeur – par exemple à Rome, où se concentrent nombre d’enjeux méditerranéens. Un autre énarque de la Macronie, Franck Paris, ancien numéro 2 de la direction du renseignement à la DGSE et conseiller Afrique d’Emmanuel Macron depuis 2017, voudrait aussi à terme se positionner pour ce poste.

Place à part

Le poste de DGSE intéresse d’autant plus que ce rôle a acquis une place unique dans le paysage de la communauté française du renseignement, elle-même déjà en pleine croissance. Les prédécesseurs de Bernard Émié, par effet de structure, ont toujours entretenu une relation privilégiée avec l’exécutif – comme Bernard Bajolet sous François Hollande. Mais le fonctionnement de l’exécutif sous Emmanuel Macron, en boucle courte, au sein d’équipes réduites, de confiance et fortement mobilisables, s’est révélé idoine pour le service et son directeur – comme c’est le cas pour le pilotage du dossier libanais depuis deux ans (IO du 02/12/20), sans succès néanmoins jusqu’à présent. Il tend donc à accentuer le phénomène de cette place à part dans le dispositif sécuritaire français.

Enjeux de taille

Le successeur de Bernard Émié devra, dans tous les cas, recoller les morceaux avec les troupes du service. Celles-ci le perçoivent comme étant davantage concentré « vers le haut », c’est-à-dire vers l’exécutif, que vers la résolution de leurs tracas (voir notre infographie ci-dessous). Bernard Émié a pourtant commencé à avancer sur certains des dossiers internes les plus pressants : il a pris des premières mesures visant à fluidifier le dialogue social à l’intérieur de la DGSE, engoncée dans d’innombrables chefferies, en permettant aux agents de saisir directement leurs chefs de service afin de demander la révision de leur compte rendu d’entretien professionnel (CREP), évaluation décisive pour leur progression de carrière (IO du 18/12/19). Sous son mandat, quelques améliorations ont aussi été effectuées pour les carrières des personnels féminins. Cela n’empêche pas le service de se trouver face à un immense défi en matière de ressources humaines : l’hémorragie de jeunes recrues, notamment dans la direction technique (DT), se poursuit, alors qu’elle concentre les plus importants enjeux et besoins du service (IO du 26/02/20).

Le poste de DGSE reprend également des couleurs dans un contexte de mobilisation face à des menaces stratégiques – singulièrement venues de la Chine et de la Russie -, plus stimulantes que la routine antiterroriste qui a accaparé la communauté française du renseignement et les décideurs politiques ces dernières années. Le service doit monter en compétence sur deux enjeux croisés : le renseignement d’intérêt économique et l’expertise chinoise, éloignés des compétences historiques du service en Afrique, au Moyen-Orient et face à la Russie.

De même, Bernard Emié a participé au chantier le plus structurant du service pour ces prochaines années, à savoir le lancement du mégaprojet de déménagement vers le fort de Vincennes, maintes fois lancé et longtemps resté lettre morte, à l’horizon 2028 (IO du 31/01/22).

Avenir ouvert

Le départ de Bernard Emié de la direction de la DGSE ne signifie pas pour autant que sa vie active va prendre fin : il n’aura que 63 ans cette année. En revanche, cela devrait lui laisser plus de temps pour vaquer à ses passions, lui qui est membre de la Confrérie des chevaliers du Tastevin, consacrée à la promotion des vins de Bourgogne, à l’instar de l’ancien député Henri Guaino et de l’ex-ministre Nathalie Kosciusko-Morizet, et d’autres associations du même type.

La relève de la famille Émié-de Chabannes est de son côté assurée : ses deux filles, Constance et Pauline, sont de prometteuses avocates à Paris. Constance Émié, née en 1991 à Washington où Bernard Émié était alors en poste, est aujourd’hui collaboratrice chez Gide Loyrette Nouel. Elle s’est spécialisée dans le conseil aux gouvernements africains. Elle fait notamment partie de l’équipe du cabinet qui conseille la Fédération des mines solides du Congo (FedMines) et l’Union minière du Gabon (UMIGA), mais aussi le ministère ivoirien du tourisme face aux bailleurs de fonds internationaux. Du fait de cette pratique gouvernementale africaine, elle participe au cercle d’influence consacré aux dettes africaines A New Road, lancé par Gide aux côtés du cabinet de conseil en la matière Global Sovereign Advisory (GSA) d’Anne-Laure Kiechel. Constance Emié a, par ailleurs, convolé en justes noces en septembre avec son promis Charles Bennet, directeur des opérations depuis juillet 2018 du groupe de parc d’attractions Looping Group, dont l’actionnaire de référence depuis décembre 2019 est Mubadala, le fonds souverain d’Abou Dhabi, principal allié de Paris au Moyen-Orient.

Tchadanthropus-tribune avec Africa Online

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