Les deux pays ont bénéficié d’importantes découvertes de pétrole à la fin des années 1990. Mais plus de deux décennies plus tard, malgré les milliards de dollars de recettes, rien n’a changé pour l’écrasante majorité de la population.

PÉTROLE : L’AFRIQUE SANS TRANSITION (2/4) – Qui n’a jamais rêvé de mettre la main sur un gigantesque trésor ? En 1996, c’est un peu ce qui est arrivé à la Guinée équatoriale et ses quelque 1,5 millions d’habitants. Cette année-là, l’américain ExxonMobil annonce la découverte d’un gisement d’ampleur à une cinquantaine de kilomètres au large du pays, près de la frontière avec le Nigeria. Entré en production en 1996, le champ pétrolier de Zafiro produit jusqu’à 280 000 barils de pétrole par jour (bpj). Une production qui s’additionne à celle d’autres champs moins importants.

Rapidement, les pétrodollars affluent et la richesse produite par le pays est multipliée par plus de dix. Le PIB par habitant passe alors de 400 dollars en 1996 à près de 20 000 dollars en 2008, soit deux fois et demi celui de l’Afrique du Sud à la même époque et presque l’équivalent de celui du Portugal (environ 25 000 dollars américains en 2008).

Déclin de la production

Las, cette manne ne profite qu’à quelques-uns. En 2006, date des dernières statistiques disponibles de la Banque mondiale, près de huit Équato-guinéens sur dix vivaient sous le seuil de l’extrême pauvreté. Un comble pour un pays doté de telles ressources. « Des millions et des millions de barils ont été extraits et pourtant, les populations sont restées bloquées dans l’extrême pauvreté, regrette Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Ça pose la question de la gouvernance et de la transparence dans l’utilisation des ressources. »

Dirigée d’une main de fer par Teodoro Nguema Obiang Mangue depuis près d’un demi-siècle, la Guinée équatoriale est considérée comme l’un des dix pays les plus corrompus au monde, selon Transparency International. Pour l’ONG, en Afrique, seuls la Somalie et le Soudan du Sud font pire. Une situation d’autant plus inquiétante que, depuis le pic du milieu des années 2000, la production pétrolière a entamé son déclin.

De 306 000 bpj en 2010, elle a chuté à 140 000 bpj en 2021, puis à 118 000 bpj en 2022, soit une baisse moyenne de 7,4 % par an. Le pays est en récession chronique depuis une dizaine d’années et en 2022, le PIB par habitant du pays ne s’élevait plus qu’à un peu plus de 7 000 dollars. Comme un symbole qui fait figure d’épilogue, ExxonMobil a annoncé son départ du pays au début de 2024.

Un cas d’école

L’histoire du pétro-État est un cas d’école. Après des décennies fastes, le pays risque de se retrouver sans rien, ou presque. L’une des seules usines du pays est une brasserie. Malabo, la capitale, compte bien quelques hôtels de luxe et des banques, mais le secteur du BTP est aux abois, frappé de plein fouet par l’assèchement de l’investissement public.

Toutes proportions gardées, la situation équato-guinéenne fait écho à celle du Tchad. Le pays possède les dixièmes réserves pétrolières prouvées du continent. Le Tchad est devenu un important exportateur au début des années 2000, lorsque la production des champs pétroliers de Doba, dans le sud, a été mise en service via un oléoduc traversant le Cameroun jusqu’à la côte atlantique. La production de 150 000 à 200 000 bpj reste modeste par rapport à ce que la Libye et le Nigeria voisins fournissent aux marchés mondiaux. Mais le pétrole est immédiatement devenu un élément central de l’économie tchadienne, quintuplant la taille du PIB.

Coincé au bas du classement

Aujourd’hui, le secteur pétrolier représente 30 % du PIB, 86 % des revenus d’exportation et 62 % des recettes budgétaire. Malgré cette manne, « le Tchad est resté coincé au bas du classement de l’accès à l’énergie », note une étude du Center on Global Energy Policy de l’université new-yorkaise de Columbia, publiée en février et dirigée par le chercheur Harry Verhoeven. « Depuis 2003, le Mali et le Niger, désespérément pauvres, ont élargi leur accès à l’électricité de manière plus significative (respectivement à 50 % et 18 % de leur population) que le Tchad, bien qu’ils soient partis de niveaux aussi bas en 2000 et qu’ils soient confrontés à des défis géographiques similaires », déplore l’étude précitée.

La manne pétrolière n’est donc pas synonyme de meilleur accès à l’électricité. Et encore moins d’émergence économique. Ces arguments sont pourtant au cœur des plaidoyers des lobbies africains du pétrole. « Les États africains devraient exploiter leurs ressources pétrolières et gazières pour stimuler la croissance, créer des opportunités (d’emploi, de revenus) et réduire la pauvreté énergétique », martèle inlassablement NJ Ayuk, le président de la Chambre africaine de l’énergie (AEC). L’avocat camerounais admet néanmoins que pour que cela devienne une réalité, les pays producteurs doivent faire preuve « d’une gouvernance transparente et responsable ».

« Cela passe par la mise en place de cadres réglementaires solides et par des mesures de lutte contre la corruption, destinés à garantir que les revenus du pétrole et du gaz contribueront à irriguer l’économie dans son ensemble », poursuit-il. « Le problème n’est pas le pétrole, mais la manière dont les richesses sont distribuées dans ces pays, abonde Faten Aggad, directrice d’African Future Policies Hub. Le pétrole ne fera aucune différence tant que la gouvernance ne sera pas améliorée. » Les dirigeants des nouveaux pays producteurs, de la Côte d’Ivoire au Sénégal, en passant par la Namibie et l’Ouganda, ont entre leurs mains une grande responsabilité. Celle de faire de la manne pétrolière une bénédiction ou une malédiction.

Jeune Afrique

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