Il y a 50 ans, le 26 août 1973, l’opposant tchadien Outel Bono était assassiné en plein Paris, de deux balles tirées par un tueur qui prend aussitôt la fuite. En dépit de révélations venues du Tchad, puis de l’identification par les enquêteurs d’un suspect pour le moins troublant, la procédure s’est terminée par un non-lieu en avril 1982. RFI et France 24 ont reconstitué, sur la base d’archives parfois inédites, de témoignages et de travaux de chercheurs, le fil de cette affaire. Dans ce premier volet, nous revenons sur le portrait de cet opposant gênant et les circonstances de sa mort.

 

Ce 21 août 1973, le docteur Outel Bono écrit à son avocat, maître Kaldor, pour l’informer des préparatifs en cours. « J’ai eu beaucoup de travail ces dernières semaines, explique-t-il, beaucoup de difficultés aussi, pour notre démarrage ». L’opposant s’apprête à lancer son parti politique, le Mouvement démocratique de rénovation tchadienne (MDRT). Il veut incarner une troisième voix entre le pouvoir de François Tombalbaye, président tchadien de 1960 à 1975, et la rébellion armée du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat). Le manifeste du parti est sorti d’imprimerie. « Je vous joins un exemplaire du travail fait jusqu’ici, poursuit Bono, dont quelques éléments sont au Tchad. Demain, nous envoyons à la presse pour diffusion, pour nous placer par rapport au congrès que Tombalbaye veut tenir du 27 au 30 courant dans le but de créer un nouveau parti pour remplacer le PPT [Parti progressiste tchadien, premier nom du parti au pouvoir sous Tombalbaye, NDLR] qu’il a déclaré « dépassé historiquement » ». Après le congrès, indique l’opposant, « nous nous proposons de faire une conférence de presse pour lui répondre. »

 

Outel Bono le sait, il fâche le pouvoir tchadien. « Là-bas, explique-t-il à son avocat, c’est la déconfiture totale. Il [François Tombalbaye, le président tchadien, NDLR] projette de saisir mes biens, et je pense que ce sera fait dans une quinzaine de jours quand il aura eu le manifeste sous les yeux. » La tension est telle que l’opposant pose ce qu’il qualifie de « question pratique » : « Avec quelques amis, nous nous proposons de demander officiellement asile politique au gouvernement français. Qu’en pensez-vous ? Quelle procédure suivre ? »

 

Cinq jours après ce courrier, Outel Bono est assassiné rue de la Roquette, en plein Paris, tué par deux balles de 9 mm alors qu’il prenait place à bord de sa voiture, une Citroën DS 20. Le tireur s’enfuit aussitôt : il court sur la chaussée et s’engouffre dans une voiture Citroën 2CV garée dans la même rue. Le véhicule emprunte le passage Charles-Dallery en sens interdit. Les témoins qui l’ont vu s’échapper parlent d’une automobile grise ou crème et fournissent un signalement très commun du meurtrier. La police, alertée par les riverains, ne tarde pas à arriver. Outel Bono est transporté à l’hôpital Saint-Antoine où son décès est constaté dès l’arrivée.

Un opposant farouche à Tombalbaye

Qui est cet homme, suffisamment gênant pour qu’un commanditaire décide d’enclencher l’intervention d’un tueur ? Outel Bono est un intellectuel, c’est même l’un des premiers médecins tchadiens. Le parti au pouvoir PPT-RDA espérait l’intégrer dans ses instances, mais Bono n’a pas tardé à critiquer le régime de François Tombalbaye. Il a donc subi plusieurs fois les foudres du régime. Il fait partie des « conjurés du 22 mars » qui sont jugés au Tchad en 1963. « Outel Bono est condamné à mort, raconte Cyprien Boganda, auteur d’une notice biographique de l’opposant [2]. Sa femme Nadine (née Nadine Dauch), militante au sein du Parti communiste français (PCF), se mobilise pour la libération de son mari. La campagne internationale qu’elle met sur pied aboutit finalement à la libération du médecin, en août 1965. Cet épisode contribue à accroître la popularité d’Outel Bono parmi la frange la plus éduquée de la population. »

 

Nommé directeur de la santé publique, Outel Bono ne s’arrête pas pour autant de militer. En juin 1969, il est à nouveau condamné à la suite des propos qu’il a tenus lors d’une conférence-débat. « La culture du coton fut introduite au Tchad en 1925, s’est-il indigné. Chaque année, on nous dit que le kilo de coton a augmenté, mais on ne nous dit jamais que le niveau de vie du paysan a augmenté. » Il est ensuite de nouveau libéré par Tombalbaye.

 

Il décide de s’exiler en France en 1972. L’historien tchadien Arnaud Dingammadji dit qu’il est « l’adversaire politique le plus redouté » du régime [3]. La rumeur court même qu’il est sur le point de prendre la tête du mouvement rebelle du Frolinat. Mais Bono a un autre projet : créer avec ses amis un nouveau parti politique, le MDRT. Le manifeste qui est rédigé dresse sous sa couverture rouge un réquisitoire contre le régime de Tombalbaye, tout en affirmant son « désaccord » avec la « pratique politique du Frolinat ». L’attaque est sans ménagement : « Tombalbaye, qui se veut maître incontesté et incontestable, a instauré une dictature oligarchique, et une pseudo-démocratie », peut-on lire entre autres critiques. Ou plus tard : « Les multiples appels à « l’Unité nationale » lancés par Tombalbaye à des moments précis des difficultés de son régime ont tous échoué, parce que Tombalbaye est lui-même l’artisan des divisions du Tchad et de l’intolérance réelle qui se développe entre Tchadiens ces dernières années. » « TCHADIEN, TCHADIENNE, DEBOUT ! », lance finalement le texte en caractère gras… puis cet appel : « Retourne la peur et la terreur que Tombalbaye exerce contre le peuple, en terreur légitime, en justice populaire contre le régime et ses dignitaires. »

 

Les versions changeantes de Tombalbaye

Bien que Tombalbaye ait, par le passé, menacé Outel Bono de mort, le président tchadien nie toute responsabilité dans les jours qui suivent l’assassinat. Pendant la clôture du congrès fondateur du nouveau parti unique, le MNRCS (Mouvement national pour la rénovation culturelle et sociale), il déclare : « Nous ne sommes pour rien dans cet assassinat affreux et sauvage que nous condamnons. » [5] Au fil des mois, il impute la responsabilité à différents acteurs : le Frolinat, qui aurait pris ombrage de ce projet de nouveau parti politique, puis d’autres Tchadiens, amis politiques de Bono : Georges Diguimbaye et Mahamat Outhman, en lien avec un certain colonel Bayonne…

 

Les pistes qui sont explorées par l’enquête dans les semaines et les mois qui suivent l’assassinat ne permettent pas, pour leur part, de faire progresser l’affaire : l’emploi du temps de Bono, la veille de son assassinat, ne fournit aucun élément fort. Le chèque au porteur de cent francs retrouvé dans les poches de la victime conduit à une simple supportrice de l’opposition. Les noms agités par Tombalbaye ne conduisent manifestement à rien de tangible. Une lettre anonyme écrite à l’aide de chiffres et de lettres autocollants veut, à un moment, orienter les enquêteurs vers un architecte de la région parisienne propriétaire d’une 2CV. L’indication se révèle sans intérêt. Il faut attendre 1975 et la révélation d’un nouveau nom, en plein maquis rebelle tchadien, pour que l’enquête soit relancée.

Le Tchadanthropus-tribune avec RFI

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