« On a tué le président ! » (2/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains assassinés. Aujourd’hui, retour sur la mort du Tchadien Ngarta Tombalbaye, abattu par des éléments de sa propre armée, le 13 avril 1975.
 
Le soleil n’est pas encore tout à fait levé sur la ville de N’Djamena en ce dimanche 13 avril 1975. Les gendarmes en treillis n’ont pas fermé l’œil ces dernières heures. Positionnés sur la rive gauche du fleuve Chari, ils se sont rassemblés à la faveur de l’obscurité. Discrètement, ils ont appliqué le plan de leurs meneurs. Depuis trois jours, leurs frères d’armes, militaires des garnisons d’Am Timan, de Mongo, de Bokoro ou de Bongor, se tiennent prêt à converger vers la capitale, sous les ordres du commandant Vidal Kamougué, principal cerveau des opérations. Eux-mêmes doivent passer à l’action aux premières lueurs de l’aube.
 

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Aux environs de 5 h 30, les premiers coups de feu résonnent dans les rues de la capitale tchadienne. On entend quelques explosions. Les manœuvres sont lancées. Les gendarmes affrontent les combattants de la Compagnie tchadienne de sécurité (CTS). Cette garde prétorienne, que le président Ngarta Tombalbaye a voulu former telle une unité d’élite pour mater les envies de révolte de l’armée régulière, est rapidement débordée. Une heure après les premières détonations, l’électricité est coupée et la Radio nationale tchadienne (RNT) cesse d’émettre. Les putschistes connaissent leur affaire. La conquête du pouvoir se passe à huis clos. Cloîtrés chez eux, les habitants de N’Djamena attendent, fébriles, le verdict des balles.

IL A OSÉ DÉNONCER LES « MANŒUVRES DE MONSIEUR FOCCART », LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ÉLYSÉE AUX AFFAIRES AFRICAINES

Complot français ?
 
Combien sont-ils à être réellement surpris par ce coup de force ? La rivalité entre les gendarmes et la CTS est de notoriété publique. Depuis au moins deux ans, les Tchadiens ont vu leur président se refermer sur lui-même, sur sa capitale, sur son palais, ne jurant plus que par cette garde prétorienne dont il s’est assuré la loyauté. Le tout récent général Félix Malloum, commandant en chef des forces armées et grand homme du Sud, a été arrêté en juin 1973 et des foyers de tension couvent à Sarh et Bongor. Plus au nord et à l’est, les rébellions d’Hissène Habré et du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) de feu Ibrahim Abatcha ont aussi soulevé des populations qui s’estiment oubliées et ostracisées par le régime.
 
À N’Djamena, capitale qu’il a renommée deux ans auparavant dans le cadre de sa politique d’ »authenticité » et d’éloignement de la France, François Tombalbaye, devenu lui-même Ngarta (« vrai chef », en langue sara), s’est peu à peu persuadé de l’existence d’un complot ourdi par ceux qu’il appelle « les colonialistes ». Si, en 1968, les Français sont intervenus en sa faveur face au Frolinat, ses relations avec Paris sont exécrables depuis. Le président tchadien a osé dénoncer les « manœuvres de Monsieur Foccart » et le secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines, ex-éminence grise du général De Gaulle et de Georges Pompidou – qui a placé son ex-bras-droit, René Journiac, auprès de Valéry Giscard d’Estaing – ne le lui a pas pardonné.

Les espionnes de Madame Claude

À l’entame de l’année 1973, Tombalbaye est persuadé que Jacques Foccart travaille à sa chute et qu’il souhaite le remplacer par l’opposant Outel Bono. Était-ce réellement le cas ? Le médecin de Fort-Archambault (devenue Sarh) sera en tout cas assassiné à Paris le 26 août 1973 par un dénommé Léon Hardy, pseudonyme de l’agent Claude Bocquel. Cet ancien gardien de la paix français, ex-garde du corps d’Omar Bongo et de Jean-Bedel Bokassa, est réputé pour avoir aidé à construire des camps du Frolinat en Centrafrique, avant que les services de renseignement français n’obtiennent sa tête auprès de l’empereur centrafricain. Après un rapatriement à Paris, il aurait ensuite été « retourné » par le colonel Camille Gourvenec à N’Djamena.

SURVEILLÉ, ACCULÉ PAR LES RÉBELLIONS, IL NE PENSE PLUS QUE PURGE ET NETTOYAGE

« Ancien » du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage français (SDECE), ce dernier a pris la tête en 1968 du Centre de coordination et d’exploitation du renseignement (CCER), les renseignements de Tombalbaye. A-t-il donné l’ordre à son nouvel agent Léon Hardy de neutraliser Outel Bono ? Certains témoignages tendent à le confirmer – dont celui d’un ancien « coopérant militaire » à N’Djamena. Si un étrange non-lieu est prononcé par la justice française en 1982 – trois ans après le décès d’Hardy des suites d’une mystérieuse indigestion –, l’opposant a bel et bien été retrouvé abattu de deux balles dans la tête, signes évidents d’une exécution que la méfiance des réseaux Foccart et la paranoïa du président tchadien auront sans aucun doute précipitée.

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Craintif, Tombalbaye se montre-t-il pour autant assez prudent ?
 
Début 1975, dans une villa de la cité française de Grasse, il se retrouve en galante compagnie avec deux jeunes femmes et se laisse aller à des confidences sur son intention de vendre des droits pétroliers à une grande firme américaine.
 
Malheureusement, ses deux amies du soir, que certains diront liées au réseau de la célèbre Madame Claude, se révèleront être des agents du SDECE. Surveillé, acculé par les rébellions, le chef de l’État tchadien ne pense plus que purge et nettoyage, en particulier au sein de sa propre armée, où des tracts rebelles circulent déjà. Lorsque, le 30 mars puis le 1er avril 1975, les armureries de sa CTS sont incendiées à N’Djamena et à Sahr, il décide d’agir.

Abattu dans la cour

Le 2 avril, Tombalbaye se déplace en personne avec des éléments de sa garde pour mettre aux arrêts le chef de la gendarmerie, Djimé Manari Ngakinar, et son aide de camp, Kotiga Guérina. Le général Negué Djogo, directeur de son cabinet militaire, est lui aussi interpellé. Quelques jours plus tard, le président livre deux discours, le 6 et le 8 avril, à la radio nationale, stigmatisant les officiers d’ethnie sara (dont il fait lui-même partie) et fustigeant une armée, « véritable État dans l’État », se comportant « sur notre sol comme en pays conquis ». Il ajoute : « Ce n’est pas parce qu’un coup d’État militaire a réussi dans tel ou tel pays d’Afrique qu’un coup d’État militaire va réussir au Tchad ». Ce 13 avril, l’histoire lui donne tort.

A-T-IL REFUSÉ DE SIGNER SA DÉMISSION, PARAPHANT ALORS SON ARRÊT DE MORT ?

Rentré la veille d’un séjour au Cameroun d’Ahmadou Ahidjo, il ne doit qu’à la présence de son invité, le président mauritanien Moktar Ould Daddah, de ne pas avoir été arrêté sur le tarmac de l’aéroport de N’Djamena. Tombalbaye a passé le début de la nuit avec ses troupes, avant de regagner, sur les coups de 5 heures du matin, la villa qui lui sert de bureau. Alors que les mutins de la gendarmerie investissent la capitale, débordant les éléments de la CTS, il espère encore retourner la situation mais se réfugie au sous-sol du bâtiment, où il est finalement localisé, sur les coups de 7 h 30. Les circonstances exactes de son décès restent floues : touché par une ou plusieurs balles dans les minutes qui suivent sa découverte par les putschistes, il est finalement abattu dans la cour de la villa.
 

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A-t-il refusé de signer sa démission, paraphant alors son arrêt de mort, comme le racontent plusieurs témoignages ? Vers 10 h 30, le général Noël Milarew Odingar, l’un des chefs des putschistes, annonce que les « forces armées ont pris leurs responsabilités devant Dieu et la Nation » au nom de Tchadiens « humiliés et bafoués » et « demande aux forces françaises de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures tchadiennes ». Les généraux Malloum et Djogo sont libérés dans la foulée, comme le colonel Ngakinar et le commandant Guérina. La Constitution est suspendue, le gouvernement et l’Assemblée nationale dissous et les partis politiques interdits. À 11h30, l’électricité est rétablie dans la capitale.
 

Vingt-six ans de silence

 
À 15 heures, un communiqué annonce officiellement la décès du président déchu « des suites de ses blessures, malgré les soins qui lui ont été prodigués pour le sauver ». Ngarta Tombalbaye n’est plus. En fin d’après-midi, Saleh Biani, commandant d’une CTS en qui le chef de l’État avait placé toute sa confiance, annonce qu’il s’est rendu aux nouveaux maîtres de N’Djamena et invite ses hommes à l’imiter. Au soir du 13 avril, les putschistes du Groupes des officiers des forces armées tchadiennes (Grofat) tiennent officiellement toutes les rênes de l’État et forment un Conseil supérieur militaire, dont le général de Sahr Félix Malloum prend la tête.

À L’ÉLYSÉE, VALÉRY GISCARD D’ESTAING PREND ACTE ET ÉVOQUE UNE « AFFAIRE INTÉRIEURE »

À l’Élysée, le jeune président Valéry Giscard d’Estaing prend acte, évoquant une « affaire intérieure [qui] ne doit pas compromettre les relations entre les deux pays ». Homme de confiance de Tombalbaye, le colonel Camille Gourvenec est étrangement maintenu dans ses fonctions à la tête des services de renseignements. Pouvait-il ignorer les plans du Grofat pour conquérir le pouvoir ? A-t-il choisi de laisser faire, sous l’œil bienveillant des réseaux de Jacques Foccart, auxquels il n’aura jamais cessé d’appartenir ? Le Français occupera son poste à N’Djamena jusqu’à son décès, en 1978, et emportera avec lui ses secrets.
 
Quant à la famille du chef assassiné, elle prend la fuite et se réfugie en Haïti, loin de ses terres d’origine, et le nom de Tombalbaye devient tabou à N’Djamena. Les Tchadiens devront attendre la journée du 11 août 1991 pour réentendre la voix du premier président du pays sur les ondes de la radio nationale qui, 26 ans après avoir officialisé son décès, rediffuse son discours de l’indépendance de 1960.
 
En 1993, il est réhabilité à l’occasion de la conférence nationale souveraine. Le 6 avril de cette même année, à l’initiative de son successeur Idriss Déby Itno, ses restes sont rendus à sa famille et déplacés du lointain Borkou et de Faya, où Tombalbaye avait été enterré, à son village natal de Béssada dans le Mandoul. Le dernier voyage du « vrai chef ».

Jeune Afrique

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