Instabilité à la direction générale, écarts financiers colossaux, méthode musclée de recouvrement et harcèlement de patients… l’hôpital acquis à 34 milliards est gravement malade.

Dans l’un des violons du Peloton spécial d’intervention de la gendarmerie (PSIG) situé au centre-ville, Rolande (le prénom a été changé) raconte avoir été gardée à vue durant quelques heures. Son tort fut de devoir à l’hôpital de la Renaissance plus d’un million à la suite des soins reçus par sa petite sœur. Faute pour elle d’avoir pu régler la grosse facture à temps, la caissière de l’hôpital a saisi la police judiciaire d’une plainte. Malgré le caractère non pénal (en principe) de l’affaire, le PSIG a choisi de lui prendre sa liberté pour la contraindre à payer. Elle sera libérée quelques heures plus tard à la suite des interventions ; parmi les personnes qui auraient intervenu en faveur de sa libération, une source cite le secrétaire d’État à la Santé et à la Solidarité nationale, Dr Djiddi Ali Sougoudi.

Trois mois après, Rolande est encore convoquée au même endroit dit PSIG. Mais, dépassée par les faits, elle décide de les exposer en écrivant au directeur général de l’hôpital de la Renaissance. Pour dénoncer le sort que la caissière lui a fait subir et l’implorer de la laisser réunir de la somme due ; la longue maladie de sa sœur, qui a fini par rendre l’âme, fut très couteuse. Voici un extrait de cette lettre dont La Voix a eu copie (voir photo) : « Naomi ne fait que m’appeler, me raconter des choses qu’elle n’a pas le droit de me dire mais je ne faisais que l’écouter et la calmer. A ma grande surprise, il y a de cela trois mois, Naomi est allée me porter plainte au PSIG, d’où je me suis présenté, elle exige son argent comptant, j’ai été gardée pendant des heures avec les prisonniers, vue des interventions de partout, on me fait sortir pour m’engager à payer au PSIG. J’avais accepté tout cela car j’ai juste cherché à sauver la vie humaine. Écoutant cela, mon beau a couru partout pour trouver 500 000 que je suis allée verser au PSIG, après le versement, on m’appelle pour me dire d’aller retirer le versement, que Naomi va annuler la plainte et l’affaire doit se régler à la Renaissance. Je suis allée récupérer l’argent, le PSIG a retiré 50 000 pour annulation de plainte et les 450 000 frs, j’ai versé à Naomi. Ne sachant pas comment on a fait pour avoir cet argent, malgré l’état de ma petite, il y a trois jours, le PSIG qui m’appelle, me disant que je suis encore convoquée par Naomi. Vu l’état critique de la petite, ne sachant quoi dire et que faire, je viens solliciter votre indulgence pour calmer cette situation, tout en sachant que la famille et le mari sont conscients de cette somme due à l’hôpital », fin du triste récit.

Le 6 novembre dernier, la lettre est parvenue à Gustave Bassanguen, le directeur général de l’hôpital de la Renaissance. Le Franco-camerounais l’annote et instruit son secrétariat de la transmettre au directeur administratif et financier, le Français Jacques Leroy qui, selon une source, s’était rendu au PSIG pour s’imprégner des faits. Sur la lettre, on peut lire : « Transmission au DAF pour investigation. De quoi s’agit-il ? Pourquoi cette dame doit de l’argent à Naomi ? Est-ce l’argent de l’hôpital ? » Après ? Plus rien. On n’a pas connaissance d’une moindre interpellation de Lazia Naomie, c’est ainsi qu’elle s’appelle, cette caissière qui n’a pas trop bonne réputation (…). Elle continue son service comme si l’acte qu’elle a posé était banal.

Les faits vécus et racontés par cette dame n’auraient rien d’anodins et d’isolés. Plusieurs sources concordent que les agents chargés du recouvrement surfactureraient et harcèleraient régulièrement les patients qui sont redevables à l’hôpital. Et dès que le patient tarde à se libérer de sa « dette », les moyens de pression sont là : appels téléphoniques à n’en point finir, puis la police. En 2017, une enquête diligentée par l’Inspection générale d’État (IGE) a en vain recommandé que l’hôpital se sépare de la responsable de facturation, madame Eveline Salloum. Trois ans après, rien ne semble inquiéter cette dame dont la présence dans cet hôpital et le parcours antérieur doivent être questionnés par les enquêteurs de l’IGE. Par contre, l’hôpital a bien rompu avec Mme Solange Moguenera Minikem, à l’époque responsable du personnel, accusée par l’IGE d’avoir un double emploi. Un deux poids deux mesures ?

L’inauguration, le 28 novembre 2013, de cet hôpital, a fait naître un gros espoir dans un pays où les hôpitaux sont gangrenés par la corruption, l’incompétence des agents et une chienlit administrative caractérisée. Pour espérer une gestion plus rigoureuse, l’État l’a doté d’une autonomie de gestion et confié à un groupe de société français pour une période de cinq ans. L’une des clauses d’or de la convention de gestion est le transfert de compétences. Construit à 34 milliards sur fonds du Trésor public tchadien, l’hôpital de la Renaissance a, en sept années, considérablement apporté, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaitre, la joie chez beaucoup de malades et amoindri les couteuses évacuations sanitaires vers l’étranger.

Mais, en 2017, constatant une gestion mitigée, l’État a fait faire le compte des 15 milliards de subvention qu’il y a injectés à partir de janvier 2014 à décembre 2017. L’IGE, chargée du contrôle, après plusieurs mois d’enquête, a conclu à une gestion peu orthodoxe du groupe français Clinifutur. En témoigne l’instabilité chronique à la tête de l’hôpital qui, en à peine trois ans, a connu trois directeurs généraux. Christian Dijoux, son tout premier directeur général, a fait moins de deux ans (novembre 2013 – mars 2015). Son successeur et compatriote Jean Marc Philippon a duré encore moins (mars 2015- octobre 2016). Parti tantôt pour se faire soigner et revenir, tantôt pour ne plus revenir, l’intérim de Jean Marc Philippon a été confié au directeur administratif et financière, Gustave Bassanguen. Mais puisque Jean Marc Philippon ne revenait plus, la société a confirmé Gustave Bassanguen comme directeur général. On peut en dire que celui-ci semble se plaire dans la gestion à la tchadienne, au vu de son record.

Si ses prédécesseurs n’ont jamais été mis en cause dans le rapport, malgré leur qualité d’ordonnateur de dépenses, Gustave Bassanguen, qui n’hésite pas à aller commenter, sans anonymat, les articles publiés dans des blogs tchadiens qui citent l’hôpital (-tribune.com/tchad-ministere-des-finances-qui-est-responsable-des-doublons-de-virement-dans-ce-ministere%E2%80%89-voir-documents-du-ministere/), ne l’a pas aussi été. Or, l’épinglant rapport fait état d’un écart de 2 milliards 628 millions sur la période allant de 2014 à 2017. La mission d’enquête a aussi relevé qu’après plusieurs années, l’hôpital dépend toujours des subventions de l’État. Alors que les dépenses liées au personnel, plus de 11 milliards en quatre ans, font 48,57 % de son budget. Ce qui, pour elle, est anormal à cause de grosses rémunérations accordées à des médecins expatriés au détriment des locaux.

Dans une interview justificative accordée au journal N’Djaména Hebdo au début de l’année (https://ndjamenahebdo.net/la-renaissance-est-un-hopital-qui-a-un-bel-avenir/), le directeur général a reconnu l’incapacité de l’hôpital à acheter des médicaments pour les patients et les difficultés à assurer la formation du personnel. « Un hôpital comme le nôtre, qui a du mal à payer même parfois les médicaments pour les patients, n’a pas les moyens pour assurer tout cela (NDLR, la formation continue du corps médical) », avait-il déclaré. Que deviendra le « joyau » tchadien si, avec ses milliards de subvention annuelle, il n’arrive pas à acheter les médicaments de base pour les malades ? Et c’est vrai, ce qu’a dit son directeur général, il n’y a pas longtemps, le personnel se plaignait de manquer des produits les plus indispensables dans le soin des malades. Or, la mission a encore souligné qu’« aussi, les taxes et charges patronales ont été collectées à hauteur de 3 110 496 635 par l’hôpital de la Renaissance, mais ils ne sont jamais versés aux instances destinataires ».

Après la première enquête, les soupçons de mauvaise gestion se sont tellement accumulés que l’État est obligé d’envoyer une deuxième mission d’enquête qui y séjourne depuis quelques semaines. Et déjà, les premières informations qui fuitent sont accablantes. C’est une affaire à suivre.

La photo de l’hôpital a été prise sur sa page Facebook.

La Voix

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