Le ministre de la Culture, M. Khayar Oumar Defallah revient sur les démarches ayant permis d’arriver à un tel résultat

 

Khayar Oumar Defallah: Cette belle aventure, avec un grand «A», a commencé en 1997. Il y avait eu le défunt président de l’Allemagne qui voulait venir visiter ce lac, malheureusement il n’a pas pu le faire car il était tombé malade. Depuis lors, nous nous sommes interrogés sur la question de savoir, qu’est-ce qui pouvait amener un illustre hôte comme ce Monsieur à s’intéresser à ces sites. Quelques temps après, nous avons compris que ces sites représentaient une richesse. En même temps, il y avait des universitaires, des chercheurs, des géographes allemands de très haut niveau qui étaient sur le dossier. En observant les autres, et de fil en aiguille, nous nous sommes aperçus que nous avions un trésor entre les mains et nous n’avons pas su le bonifier. Comment transformer ce trésor et le faire connaître aux Tchadiens et aux probables hôtes des autres pays qui voudraient le voir. C’est ainsi que nous sommes parvenus à la décision de déclarer ce patrimoine d’abord national, puis mondial et proposer son inscription sur la liste du patrimoine mondial. Nous nous sommes entendus que la coordination de la recherche fondamentale scientifique soit faite par le Centre d’appui à la recherche (CNAR), qui connaît le terrain et il s’est mis au travail.

 

 
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Le ministre de la Culture, Khayar Oumar Defallah

Peut-on parler de l’appui de l’Etat dans ces démarches?
Nous avons bénéficié de l’appui politique du chef de l’Etat, de l’appui logistique de l’appui financier et matériel et parfois même du conseil du chef de l’Etat, parce qu’il connaît bien le terrain. Il connaît exactement où se trouve tel lac et comment y accéder. Il nous a toujours soutenus et était prêt à nous aider quand on l’interrogeait sur un point que nous ignorons. Lorsque nous avions dressé la liste indicative de ce qui peut être proposé sur la liste patrimoine, on les a évalués et de manière très simple, le consensus est tombé sur les Lacs Ounianga. Il n’y a pas un espace écologique, lacustre et hydrologique qui a cette qualité au niveau du monde. C’est vrai, en termes de lacs salés nous avons la Mer Morte, mais ce phénomène est unique. C’est une suite de lacs, d’eau saumâtre et d’eau salée avec des concentrations de sel plus élevé dans un endroit et moins dans un autre. Et puis vous avez de l’eau sans sel qui jouxte avec un autre lac qui est salée et qui ne se mélange pas. Et tout au long de la journée, il y a une variation de couleurs. Vous avez l’impression que la végétation flotte avec le mouvement du vent, c’est féérique et je le répète c’est unique comme phénomène. 

Comment s’est fait la coordination des travaux?
C’est le CNAR qui a fait la coordination des travaux sur le terrain avec les scientifiques de l’union internationale de la conservation de la nature, avec l’Unesco et avec le Centre du patrimoine mondial. A chacune de nos preuves, nous devions donner des explications sur tel ou tel aspect. On échange constamment et quand, ils ont des doutes ils viennent sur place. Et la plupart du temps, ils sont transportés par avion de la présidence, parce qu’ils n’ont souvent qu’une semaine et parcourir le désert tchadien en une semaine ce n’est pas facile. Sur place, ils font des prélèvements pour aller faire les analyses et toutes leurs analyses et les nôtres ont été conformes. Quand le dossier est déjà mûr, nous nous sommes dits avec l’Ambassadeur, Représentant du Tchad à l’Unesco à Paris: On y va! 

Dans quel esprit vous-êtes parti du Tchad pour défendre le dossier des Lacs Ounianga?
Et avec l’équipe scientifique, nous nous sommes dit: «Nous n’allons pas pour perdre, mais pour gagner.» Sachant que notre dossier était solide, il fallait éviter de faire l’objet de la critique. Ainsi, le ministère de la Culture a payé tous les arriérés de cotisations que nous avions depuis 2005. Et quand nous sommes partis nous n’avions aucune dette sur nous. Deuxièmement, l’Ambassadeur Mahamat Saleh Adoum Djérou a rencontré tous les vingt et un pays électeurs. Moi-même j’étais à la mi-juin à Pékin. J’ai rencontré tous les ministres africains de la Culture. Pour leur dire j’ai besoin de leur soutien. Et voilà mon dossier. J’ai donné à chacun le dossier du Tchad.

 

 
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Lors de la remise du document d’inscription au président Idriss Déby Itno à Ndjamena

Quand nous sommes arrivés à Saint-Pétersbourg avec la délégation venue de N’Djaména, nous avons fait venir nos collègues allemands, et une délégation était venue également de Paris. Pendant que l’Ambassadeur Mahamat Saleh Adoum Djarou faisait la rencontre des électeurs, moi j’ai rencontré tous les ministres de la Culture des pays qui pèsent dans ce genre de décision comme la Russie, la France, l’Allemagne, le Brésil, la Chine pour qu’ils puissent au moment « M » voter pour nous. Pour qu’un dossier soit adopté, en cas de vote, il lui faut 2/3 des voix, sinon il est différé. Si vous êtes différé, vous devez revenir dans quatre ans. Si vous êtes renvoyés, vous revenez dans un an. Etant donné l’expérience des autres, par exemple la Baie de Rio de Janeiro qui vient d’être inscrite, quand ils ont été renvoyés, ils ont mis vingt ans. Nous nous sommes dit, nous ne devons ni être différés ni être renvoyés mais inscrits. Nous avons fait un grand travail de lobbying et quand notre dossier a été présenté, c’est la seule délégation qui a parlé, c’est pour dire que le dossier mérite notre soutien et c’était le silence total dans la salle de la conférence. Et lorsque la présidence (du jury NDRL) a déclaré: Par votre acclamation, par votre silence, le dossier du Lac Ounianga est inscrit, c’est en ce moment que la salle a explosé. C’est pour vous dire que ce travail a duré 13 ans. 

Quel est l’importance d’inscrire un site sur le patrimoine mondial de l’Unesco?
Un pays qui présente un dossier pour le patrimoine mondial, la première des choses, c’est un pays en paix qui est prêt à recevoir les visiteurs, leur donner l’hospitalité, à manger, les guider, leur assurer la libre circulation durant tout leur séjour. Deuxièmement, ça donne une visibilité à l’espace tchadien. Pour la population locale, il va de soit qu’en découvrant les qualités et la spécificité de ces lacs, il y aura certainement un engouement des touristes des gens curieux, des scientifiques, des chasseurs d’images avides à voir ces merveilles de la nature. Ces touristes qui viendront visiter ces lacs doivent payer. Ne serait-ce que pour entretenir et conserver ces lacs. Tout un service d’accueil sera mis en place: (hébergements, guides, interprètes, chauffeurs et bien sûr la restauration). Ceci va créer une sorte d’appel touristique qui va offrir des emplois pour les gens de la localité.

Nous avons un comité local chargé de la gestion et nous allons faire un plan de gestion pour éviter que la beauté de cet espace qui l’a permise de s’inscrire ne soit pas détruite par un appel très important de gens et le piétinement massif. C’est le travail du ministère du Tourisme. Le ministère de l’Environnement est là pour veiller à la qualité de l’espace pour que les normes internationales en matière d’espaces patrimoine soient respectées. Le ministère de l’Eau doit nous amener à respecter la qualité de l’eau et sa concentration en sel, etc. Le ministère de l’Agriculture est également concerné parce qu’à côté des Lacs il y la culture maraîchère qui se pratique déjà. Une culture intensive accélérée nuirait au système. Le ministère des Mines est interpellé au même titre car, il y a l’exploitation artisanale du sel rouge communément appelé « déni» en arabe local qui peut susciter l’appétit d’une exploitation à l’échelle industrielle. 

Comment se fera la gestion du site alors? 
Nous avons deux décrets qui sont là et le Premier Ministre et moi avions pris des arrêtés qui sont aussi là et qui définissent la manière de gérer. Il va de soit que lorsque les documents définitifs seront prêts d’ici la fin de l’année (trois à cinq mois) quand l’Unesco aura officiellement déclaré le Lac Ounianga patrimoine mondial, A partir de là, les moyens seront mis à la disposition du comité locale de gestion pour son fonctionnement. Au préalable, des moyens pour la formation des guides, des interprètes, pour sensibiliser et former la population à offrir un bon accueil aux visiteurs etc. A partir d’un certain délai, les revenus tirés de ce patrimoine vont permettre au comité de fonctionner. Le comité national que je préside travaille avec les ministères de l’Enseignement supérieur, de l’Eau, de l’Environnement et l’on fera appel à toute personne à même de nous aider à garder ce bijou. On doit être fier de ce qu’on a réalisé. D’abord, c’est historique surtout lorsqu’on se rend compte que les gens qui ont échoué à cette épreuve, ce sont des pays comme l’Inde, comme la Russie, comme l’Allemagne si vous les comparez au Tchad, c’est que quelque part nous étions sûrs de notre choix. La seconde chose, lorsqu’on se fait confiance et croyons à notre propre savoir faire, la réussite est au bout.

 

 

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