Lorsqu’au bout d’un rebutant voyage, l’on arrive enfin à Pala, le chef-lieu de la province du Mayo-Kebbi Ouest, ou à Léré, la deuxième ville de cette province, une question vient à l’esprit : qu’a-t-on fait pour mériter de voyager, au 21e siècle, durant 24 heures d’horloge sur une distance qui n’est à peine que de 500 km (en quittant de N’Djaména) ?

Le premier coupable qu’on indexe, devant cette souffrance-punition qui ne s’explique évidemment pas, est le gouvernement. D’abord, celui-ci fut incapable de faire construire, en 2000, une route durable entre N’Djaména et Kelo (361 km). Puis, en 2013, le couple présidentiel s’en est allé lancer le chantier jamais réalisé de construction de l’axe Kelo-Pala-Léré jusqu’à la frontière camerounaise (286 km).

Près d’un an avant, en mars 2012 précisément, pour la première fois qu’il s’était rendu dans la région durant son règne trentenaire, Idriss Déby Itno avait fait aux enfants du Mayo-Kebbi, sortis massivement pour l’accueillir sous le soleil ardent de Léré, la ferme promesse de construire cette route [et bien d’autres infrastructures]. Promesses qui ont été réitérées lors de la campagne présidentielle de 2016. Les travaux de construction de l’axe Kelo-Pala (109 km), confiés à la société française SOGEA SATOM et financés sur un prêt de la BDEAC, d’un montant de 25 milliards, devraient commencer en janvier 2017. « Le projet de bitumage de la route Kelo-Pala se justifie par le positionnement stratégique de cet axe qui, outre le désenclavement de la zone du projet, relie le Tchad au Cameroun », avait renchéri la BDEAC dans un communiqué de presse du 5 février 2016. Quatre ans après, même pas un centimètre de bitume n’a été coulé sur cette voie latéritique dont la grave dégradation abime voyageurs et véhicules de transport.

Le deuxième goulet d’étranglement de cette province est la prise d’otage contre rançon. Depuis 2003, le mal ne connait pas de répit. De sources locales, les auteurs et leurs complices seraient connus de certaines autorités administratives, militaires, religieuses et traditionnelles. En près de deux décennies, les paysans (du Mayo-Kebbi géographique) ont versé plusieurs centaines de millions à des ravisseurs en échange de leurs proches quand d’autres l’ont payé de leurs propres vies.

On voit là une sorte de sanction [politique ?] infligée à cette région qui, lors des différentes consultations électorales, s’est montrée plus favorable à l’opposition qu’au parti au pouvoir. Au commencement, entre les années 2000 et 2010, une impitoyable brigade envoyée depuis N’Djaména avait sillonné toute cette région qui n’a jamais connu ni rébellion ni conflit armé pour prendre toutes les armes à feu des mains de chasseurs et propriétaires de bétail. Sans mandat ni aucun motif officiellement valable, la horde de soudards qui composaient cette brigade dite antigang allait de maison en maison et violentait où tuer, sans procès, tous ceux qui osaient lui résister. La suite dit tout : les paysans ne peuvent plus se défendre contre des preneurs d’otage et autres coupe-jarrets lourdement armés, qui circulent dans la région en roue libre et prennent tout ce qui leur plait sans coup férir.

Régulièrement informé à travers les rapports des services de renseignement, des articles de presse et les rapports alarmants des associations de défense des droits de l’homme (le dernier est celui du CTVC), le gouvernement fait semblant de réagir sans réagir honnêtement proportionnellement. Au début de cette année, une centaine de cadres issus du Mayo-Kebbi géographique, toutes obédiences politiques confondues, ont adressé une lettre au chef de l’État pour impulser son intervention personnelle afin d’enrayer ce qu’il convient d’appeler le fléau mayo-kebbien. Sans émousser la sensibilité du Maréchal du Tchad, pourtant prêt à guerroyer pour sauver d’autres régions, l’Afrique et le monde.

Une région à forte dominance agricole (coton, maïs, arachide, etc.), qui plus produit du ciment et de l’or, et qui manque de route pour exporter ses produits vers d’autres régions et d’autres pays est une région économiquement sciemment asphyxiée. Comme si tout cela ne suffisait pas à retarder son essor, le gouvernement laisse s’y enraciner un banditisme frontalier pour appauvrir littéralement ceux qui tentent d’émerger économiquement. Que faut-il plus pour penser qu’il s’agit d’un étranglement décidé et réussi d’une région dont le tort serait d’avoir des préférences politiques qui déplaisent ?

Aujourd’hui, Pala, Léré, Torrock, Lamé, Lagon et Binder (chefs-lieux des cinq départements de la province) ne sont des villes que de nom. Les vieilles habitations bâties en terre ferme sont un repoussant amas de latérite. Car le ciment produit tout proche à Baoré (15 km de Pala) n’est pas à la bourse des paysans. L’eau potable et l’électricité n’existent que dans les cours de physique-chimie enseignés au lycée Joseph Brahim Seid de Pala ou au lycée Ngarta Tombalbaye de Léré. Selon le rapport d’enquête parlementaire de 2018 sur le système scolaire, le Mayo-Kebbi Ouest, neuvième région la plus peuplée (sur 23), est l’une des régions qui manquent gravement d’infrastructures scolaires. Ceci expliquant cela, le taux de réussite au baccalauréat, l’un des plus bas du pays, y est en chute libre depuis dix ans.

Ils croiraient entendre des fadaises si l’on racontait à des étrangers que deux premiers ministres successifs étaient issus, avant que n’advienne la IVe République en mai 2018, de cette région. Le premier, actuellement (et depuis deux ans) coordonnateur de l’action gouvernementale, une sorte de premier ministre déguisé (…), est Kalzebeut Pahimi Deubet. Cet enfant de Guégou (sud-ouest du département de Lac Léré) a trôné sur la primature durant deux ans (21 novembre 2013- 13 février 2016, soit exactement 2 ans, 2 mois et 22 jours). Le deuxième est Payimi Padacké Albert. Le bail du natif de Gouin (un village du département de Mayo-dallah) à la primature a été quasiment d’une même durée que celui de son frère Moundang : 2 ans, 2 mois et 21 jours (13 février 2016 – 4 mai 2018). Kalzebeut Pahimi Deubet est un gros légume du MPS, le parti au pouvoir. Payimi Padacké Albert, président du RNDT Le Réveil, est un allié de poids du régime. Tous deux ont toujours mobilisé des électeurs de cette région pour le régime. Mais l’un comme l’autre pourrait difficilement regarder en face un jeune de Guégou ou de Gouin qui veut savoir, perplexe, pourquoi il doit parcourir moins de 500 km en plus de 24 heures pour venir faire des études dans la capitale.

Dresser un parallèle entre le passage d’au moins deux des piliers du MPS à la primature et le manque de route et la persistance de l’insécurité dans leur région d’origine pourrait paraitre incompris, sévère et même tendancieux. Mais l’évidente vérité est là : sous ce régime où le communautarisme et le régionalisme sont deux choses les plus ostensiblement encouragées (il suffit de scruter les nominations dans la haute sphère de l’État pour s’en convaincre), avoir détenu d’aussi énormes prérogatives gouvernementales (durant le bon moment où le fer était chaud et ne demandait qu’à être battu) sans qu’elles n’aient eu un impact économique et social sur sa région peut paraître regrettable et politiquement ingrat.

Parti comme ci, la présidentielle et les législatives prochaines risquent de ne pas trop enchanter une région prise en otage par l’enclavement et les spadassins de tout poil que l’armée la plus martiale d’Afrique (?) n’arrive pas à combattre.

La Voix

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