Auxiliaires sur les fronts libyen et yéménite, les rebelles darfouriens et leurs ennemis jurés, les milices Janjaweed, sont invités par leurs chefs à rentrer au Darfour à la suite de l’accord de paix signé début octobre. Mais les combattants, bien payés par leurs employeurs étrangers, hésitent à parier sur une paix incertaine.

Il ne reste plus qu’un mois aux chefs des quatre principaux mouvements de rébellion du Darfour pour rapatrier leurs combattants au Soudan. En vertu de l’accord de paix qu’ils ont signé début octobre à Djouba avec le gouvernement soudanais de transition, les milices doivent commencer à se regrouper sous le drapeau d’une armée soudanaise unifiée avant la fin de l’année. Problème : depuis qu’ils ont été chassés du Soudan en 2015, les miliciens ont pour la plupart trouvé une place en Libye, où ils combattent dans les rangs de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar.

Tous signataires de l’accord de Djouba, les quatre généraux rebelles Minni Minawi (Armée de libération du Soudan – ALS-MM), Al-Hadi Idris Yahya (Sudan Liberation Movement-Transitional Council – SLM-TC), Jibril Ibrahim (Justice and Equality Movement – JEM) et Tahir Hajar (Sudan Liberation Forces Alliance – SLFA) font face à un dilemme d’envergure. Dans le cadre des négociations de paix, ils ont obtenu trois sièges au Conseil de souveraineté, l’instance gouvernementale qui pilote le pays durant la transition, mais ils n’obtiendront ces postes que si leurs hommes désarment et intègrent la nouvelle armée, que l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont déjà commencé à encadrer lors d’exercices communs en novembre (Africa Intelligence du 05/11/20). Mais une part importante des troupes rebelles guerroient hors du Soudan et ne sont pas disposées à abandonner leur rôle d’auxiliaires bien rémunérés.

En cinq ans, les rebelles du Darfour sont devenus une pièce maîtresse de l’ANL de l’homme fort de l’Est libyen, le maréchal Khalifa Haftar. Aboud Adam Khater, qui commande en Libye un détachement de la SLFA, et son homologue Juma Mohamed Haggar (ALS-MM) sont des partenaires privilégiés du 128e bataillon de l’ANL, commandé par Hassan Maatuq al-Zadma. Dans la région de Jufrah, au centre du pays, ils ont longtemps aidé Haftar à garder le contrôle sur l’aéroport militaire stratégique de Hun. Dans la région côtière de Ras Lanuf, les combattants darfouriens ont aussi été déployés dans des installations pétrolières, avant qu’un accord entre Haftar et la National Oil Corp (NOC) tripolitaine ne force le patron de l’ANL à en retirer toutes les forces étrangères. Ces installations, toujours occupées par ses hommes, sont un atout majeur de Haftar dans son bras de fer avec le gouvernement central de Fayez Sarraj.

Haftar paie mieux ses mercenaires

L’ALS-MM représente le gros des combattants darfouriens en Libye, avec un millier d’unités et près de 300 véhicules armés. Elle est suivie de la SFLA, dotée d’une centaine de véhicules armés, principalement stationnés dans le centre du pays. Sans eux, le maréchal Haftar se verrait amputé d’une part importante de ses forces et, à l’heure actuelle, les miliciens darfouriens n’ont pas évoqué un quelconque projet de départ avec le patron de l’ANL, bien que les rebelles soient censés rapatrier leurs hommes avant fin décembre.

Plusieurs divisions de l’ALS de Minni Minawi ont néanmoins entamé le retour au Soudan, via le Tchad où elles sont actuellement stationnées. Mais ni lui, ni Tahir Hajar de la SFLA n’ont les moyens de rappeler l’intégralité de leurs troupes au Soudan. Si Minni Minawi peut compter sur la loyauté du commandant de ses forces en Libye, ce dernier est entouré de lieutenants très autonomes et dont la loyauté envers le chef du mouvement est beaucoup plus lâche. Parmi eux, certains leaders comme Jabir Ishag, dont l’influence sur le terrain est importante, n’hésiteront pas à se tourner vers le plus offrant. Et Haftar, fort du soutien financier émirati, paie mieux ses légions de mercenaires que l’armée soudanaise ne pourra jamais le faire.

Le risque, pour les généraux rebelles, est de voir une partie de leurs combattants aller grossir les rangs des groupes darfouriens non-signataires de l’accord de Djouba, tels que le patron du Sudan Liberation Movement (SLM-AW), Abdul Wahid al-Nour, ou encore celui du Sudanese Revolutionary Awakening Council (SRAC), Musa Hilal Abdalla. Ces derniers se savent en position de force vis-à-vis des autorités de la transition à Khartoum, qui font tout pour les ramener à la table des négociations. Sensible à ces appels du pied et poussé par Paris, où il était réfugié ces dernières années, al-Nour a d’ailleurs amorcé une « tournée » de retour au Soudan – il a récemment séjourné à Kampala, où il consulte des proches sur la marche à suivre dans l’optique d’une reprise des négociations avec Khartoum.

Ennemis jurés

Un autre problème majeur se pose à la future armée unifiée soudanaise. Il est question de faire porter le même uniforme à des hommes qui se sont affrontés pendant des années, même lorsqu’ils étaient en Libye. Le JEM de Gibril Ibrahim, connu pour sa proximité avec les Frères musulmans, se battait jusqu’à l’année dernière aux côtés du camp du premier ministre du Gouvernement d’union nationale (GUN) libyen, Fayez Sarraj, contrairement au reste des Darfouriens, rangés aux côtés de Haftar.

A l’heure actuelle, le Darfour est contrôlé par deux entités militaires avec lesquelles les forces rebelles devront fusionner : les Sudanese Armed Forces (SAF), sous le commandement du président du Conseil de souveraineté soudanais, le général Abdel Fattah Al-Burhan, et les Rapid Support Forces (RSF), commandées par le vice-président du Conseil de souveraineté, le général Mohamed Hamdan Dalgo, plus connu sous le nom de Hemiti, que d’aucuns considèrent comme le nouvel homme fort du Soudan.

Pour beaucoup de combattants rebelles, passer sous le commandement d’Hemiti représente une véritable humiliation. Les RSF sont principalement composées d’anciennes milices du président déchu Omar el-Béchir, plus connues sous le nom de Janjaweed, et qui se sont elles aussi aguerries sur des fronts étrangers, principalement au Yémen. A la suite de la rupture en 2015 entre le Soudan et son allié iranien, et le rapprochement de Khartoum avec les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite (Africa Intelligence du 29/07/16), Hemiti avait négocié le départ de plusieurs dizaines de milliers de Janjaweed pour combattre les rebelles houthis aux côtés des troupes du Conseil de coopération du Golfe, et ce en échange de compensations financières.

Revanche sur Khartoum

A l’inverse des soldats saoudiens et émiratis, encadrés par des experts étrangers et confinés dans des places fortes bien défendues autour d’Aden, les Soudanais ont dû tenir des fortins très exposés le long de la frontière saoudienne, notamment dans le désert du Midi. Ils se battaient seuls, commandés à distance par radio ou téléphone par la coalition émiro-soudanaise, et souvent sans équipements lourds (mortiers, canons). Les soldes versées aux familles, qui transitaient par la Faisal Islamic Bank of Sudan, ont été doublées de contributions au budget soudanais, au soutien de la livre soudanaise sur les marchés par le Trésor saoudien (Africa Intelligence du 24/02/17), mais aussi de versements aux commandants restés au Soudan, au premier rang desquels Hemiti.

Cette manne a commencé à se tarir à la fin de l’année dernière, quand les Emiratis se sont progressivement retirés du Yémen et que les Soudanais leur ont emboîté le pas (Africa Intelligence du 15/11/19). Aujourd’hui, la majorité des Janjaweed déployés au Yémen sont rentrés au Darfour, où ils ont progressivement repris le contrôle de la région.

Contrairement aux forces armées soudanaises « régulières », qui demeurent stationnées dans des bases au Darfour, les RSF se montrent très actifs depuis plusieurs mois. Les hommes de Hemiti s’activent à recruter la jeunesse darfourienne dans les camps de déplacés, en leur promettant une revanche sur « les élites en djellabah » de Khartoum (Africa Intelligence du 30/10/20). En dépit des engagements pris par leur chef, ils cultivent l’indépendance et ne montrent pas de volonté particulière de fusionner avec l’armée nationale sur place. Avec le retour des combattants darfouriens de Libye, la paix séparée, négociée par une poignée de chefs à la faveur de la chute de Béchir, pourrait rapidement se transformer en imbroglio sur le terrain.

Tchadanthropus-tribune avec la Lettre du Continent

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