Paris, le 24 novembre 2020 : Plus de 12 ans après l’enlèvement à N’Djamena de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh par la garde présidentielle tchadienne, de nouveaux éléments apparaissent au grand jour avec la publication d’un article d’investigation. L’ACAT-France, partie civile depuis avril 2014 à la plainte déposée par sa famille en France, appelle la justice française à sortir de son inactivité dans cette affaire et analyser ces nouveaux éléments pour relancer la procédure.

Qui sont les responsables de la disparition forcée de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, président du Parti pour les libertés et le développement (PLD) et porte-parole de l’opposition, disparu dans des circonstances jamais véritablement élucidées en février 2008 ? Voilà la question à laquelle le journaliste d’investigation Thomas Dietrich, spécialiste du Tchad et proche de la famille Ibni, tente de répondre dans un article d’investigation publié dans Le Média, le 13 novembre 2020, et intitulé « Révélations – L’affaire Ibni : un crime en Françafrique ». Pour ce faire, il dévoile des documents « confidentiel défense » déclassifiés, ainsi que de nouveaux témoignages.

A la lumière des nouvelles informations recueillies par le journaliste, l’ACAT-France demande à ce que l’auteur de cette enquête et les personnes clés citées dans l’article, non encore auditionnées par la justice française, le soient et que certaines autres clarifient leurs témoignages aux vues des incohérences qui semblent avoir été relevées par l’auteur de l’investigation.

Le 7 février 2012, une plainte devant le tribunal de grande instance de Paris, avec constitution de partie civile pour « enlèvement, séquestration, torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants » a été déposée par deux des fils d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. La justice tchadienne avait décidé quant à elle, en juillet 2013, de prononcer un non-lieu dans l’affaire des personnes disparues, dont celle d’Ibni. En avril 2014, l’ACAT-France, en soutien à la famille, s’est constitué partie civile dans cette affaire.

« Les douze années passées ne doivent pas justifier que l’on accepte l’impunité dans l’affaire Ibni » assure Clément Boursin, responsable Afrique à l’ACAT-France.

L’ACAT-France espère que la juge d’instruction en charge de l’affaire pourra, sur la base des informations recueillies par l’auteur de l’article, relancer la procédure qui n’a pas vu d’évolutions notables depuis 2015.

« Si le gouvernement français a fini par oublier Ibni Oumar Mahamat Saleh pour des raisons géostratégiques et sécuritaires il ne faudrait pas que la justice française en fasse de même. Œuvrer pour que justice soit rendue à Ibni en France, c’est se mobiliser en faveur de l’État de droit au Tchad et prévenir d’autres éventuelles disparitions forcées dans ce pays, géré d’une main de fer par le Maréchal Idriss Deby Itno » affirme Clément Boursin, responsable Afrique à l’ACAT-France.

Retour sur un crime d’État tombé dans l’oubli. 

Le 3 février 2008, l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh – président du Parti pour les libertés et le développement (PLD) et porte-parole de l’opposition – est enlevé à son domicile de N’Djamena par des militaires de la garde présidentielle tchadienne, devant sa femme et le dernier de ses fils. Ibni Oumar Mahamat Saleh meurt très probablement en détention dans les jours qui suivent.

Pendant près d’une décennie, les autorités tchadiennes ont fait semblant d’enquêter sur cette disparition forcée, tout en évitant soigneusement que la vérité soit établie et connue.

Fin février 2008, le président de la République Nicolas Sarkozy promet que « la France veut la vérité et je ne céderai pas sur ce point ». Face à l’absence d’avancée de la justice tchadienne sur le sujet et face au manque d’initiatives prises par la France pour que la vérité éclate, le 25 mars 2010, les députés de l’Assemblée nationale votent à l’unanimité une résolution demandant au gouvernement français de faire pression sur les autorités tchadiennes afin que toute la lumière soit faite sur la disparition d’Ibni Oumar Mahamat Saleh.

Consciente qu’elle ne pouvait rien n’attendre du régime en place au Tchad, la famille d’Ibni dépose, le 7 février 2012, une plainte devant le tribunal de grande instance de Paris, avec constitution de partie civile pour enlèvement, séquestration, torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.  En avril 2014, l’ACAT, qui soutient la famille d’Ibni dans sa lutte contre l’injustice, se constitue partie civile dans cette affaire.

Alors que la « France continue d’appeler de ses vœux la manifestation de la vérité sur le sort d’Ibni Oumar Mahamat Saleh et cette question fait partie intégrante de nos échanges avec les autorités tchadiennes » (ministère des Affaires étrangères), on observe un changement avec le soutien militaire tchadien à l’intervention militaire française au Mali en 2013. Le président Idriss Déby Itno redevient un allié stratégique de premier plan pour la France dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et dans le Sud libyen. Il bénéficie à nouveau de la mansuétude des autorités françaises, qui arrêtent définitivement de parler publiquement de cette affaire.

D’un point de vue judiciaire, la procédure avance très lentement en France jusqu’en 2015, puis plus rien depuis lors. Au cours de la même période, une partie de la famille de l’opposant disparu s’est rapprochée du régime en place, obtenant en 2016 et 2017 des postes importants et rémunérateurs dans des entreprises et banques publiques. Ce rapprochement a rendu la famille d’Ibni moins active en France pour faire progresser la justice. Ce ralliement a fortement déstabilisé les soutiens qu’avaient obtenus la famille d’Ibni, particulièrement au sein du monde politique et de la société civile. Aujourd’hui, en dépit du sentiment d’abandon qui prime, il est essentiel de se mobiliser pour que justice lui soit un jour rendue. La disparition forcée d’Ibni Oumar Mahamat Saleh reste encore aujourd’hui un symbole des victimes oubliées de l’histoire politique mouvementée du Tchad.

Contacts : Christina Lionnet, Directrice communication, ACAT, christina.lionnet@acatfrance.fr, 06 27 76 83 27

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