La crise sociale dans laquelle le pays s’enfonce depuis des mois est surtout la conséquence de la volonté du pouvoir, décidé qu’il est à imposer sa politique d’austérité. Malgré la paralysie de l’administration, la dégradation des conditions de vie des agents de l’Etat et, au-delà de ceux-ci, de celles des masses opprimées, Idriss Déby et ses partisans tiennent coûte que coûte à appliquer les mesures prises contre le monde du travail, quitte, finalement, à précariser toute la société. Dans un communiqué pondu, il y a peu, pour réfuter les affirmations d’Amnesty international, selon lesquelles cette politique a de désastreuses répercussions sur la vie des populations, le pouvoir a, en effet, clairement signifié qu’il n’y reviendrait pas, qu’il la maintiendrait jusqu’au bout : « Les mesures d’austérité prises (…) sont appréciées par les partenaires financiers internationaux (…). Rien ne détournera le gouvernement tchadien des réformes, somme toute, salutaires enclenchées (…) », a déclaré la porte-parole du gouvernement. En clair donc, peu importe que les couches populaires crèvent de faim, de maladies, en bavent ! L’essentiel est que la bourgeoisie mondiale et ses larbins locaux trinquent et se gavent !

 

Aussi, face à la détermination du pouvoir, les agents de la fonction publique en lutte ont-ils toutes les raisons du monde de maintenir la grève, voire de la développer, comme ils l’ont affirmé lors de l’assemblée générale du 1er août dernier, à la bourse du travail. Devant le mépris qu’affiche Idriss Déby Itno face à leurs revendications, ils n’ont pas pas d’autre choix que de se battre pour le contraindre à retirer ses mesures !

 

Mais, pour ce faire, il serait vital d’évaluer la situation actuelle est d’en tirer toutes les conséquences ! Comme le pouvoir affiche sa détermination à continuer ses attaques, la première des choses à faire, c’est que plate-forme se retire du cadre du dialogue social, car la   trompette des négociations que le gouvernement ne cesse d’emboucher, tout en chantant les vertus du dialogue, est un piège, un leurre ! Ce qu’Idriss Déby Itno et ses différents serviteurs proposent, en réalité, c’est une concertation en trompe l’oeil, de l’affichage : ils font semblant d’écouter, mais appliquent ce qu’ils veulent. C’est ce que démontrent d’ailleurs toutes les expériences de discussions antérieures, notamment la dernière du 14 mars passé, qui a vu Idriss Déby Itno lui-même apposer sa signature sur l’accord trouvé entre son cabinet et la plate-forme et s’en porter le garant. Mais qu’a-t-il fait après ? A-t-il respecté cet accord ? N’est-ce pas que, quelque temps après, toute honte bue, reniant sa propre parole, il l’a foulé aux pieds pour continuer à couper les primes et les indemnité des agents de la fonction publique ? Il convient de rappeler également que ces mêmes primes et indemnités que le pouvoir a décidé de supprimer sont, elles aussi, le résultat de longues années de dialogues, conclus par des accords. Mais, qu’a fait également Idriss Déby Itno de ces derniers? Quand il en a eu envie, il les a balayés d’un revers dédaigneux de la main ! Alors qu’est-ce qui garantit qu’un autre dialogue, suivi d’un autre accord, sera respecté cette fois-ci? Rien !

 

Derrière l’hypocrisie et la duplicité du pouvoir, il y a surtout le fait que les limites de ce genre de dialogue découlent de la politique et de la nature même de l’Eat, un instrument imposé par l’impérialisme français, confié à ses valets locaux, afin de défendre les intérêts de la bourgeoisie mondiale et ceux des privilégiés locaux, diamétralement opposés à ceux des travailleurs et de l’ensemble des opprimés du pays! Toute la politique qu’applique Idriss Déby Itno, depuis les périodes fastes des revenus pétroliers jusqu’aujourd’hui, le prouve amplement. On le voit bien dans ce paradoxe ahurissant : hier, en effet, quand coulait à flot l’argent du pétrole, celui-ci n’a servi qu’à enrichir essentiellement les trusts qui, aux passage, ont laissé des miettes, qu’Idriss Déby Itno a utilisées pour faire la promotion d’une bourgeoisie locale, née de ses multiples liens avec son pouvoir. Nous, les travailleurs et l’ensemble des opprimés, n’avons pas eu grand-chose de ce partage, pour ne pas dire rien ! Mais dès l’éclatement de la crise actuelle, ce n’est pas dans les coffres-forts des trusts et des privilégiés locaux, qu’ils ont enrichis, que les dirigeants du MPS sont allés chercher les moyens de juguler les conséquences du fonctionnement irrationnel du système capitaliste dont ils sont les serviteurs. Ils se sont attaqués plutôt aux plus pauvres, à nous, en supprimant nos primes et indemnités, créant ainsi une situation de précarité générale dont les principales victimes sont les masses opprimées.

 

S’il en est ainsi, il ne s’agit donc pas d’un hasard, ni de quelque chose ayant trait aux caractéristiques personnelles d’Idriss Déby Itno ! La personnalité de celui-ci, un valet porté au pouvoir par l’impérialisme français, importe peu dans ce domaine. S’il décide de s’attaquer aux plus pauvres d’entre nous et de ne demander aucun sacrifice aux trusts et autres larbins locaux de ceux-ci, il le fait en toute conscience : c’est un choix, politique et social, conforme à son rôle et sa nature de serviteur de la bourgeoisie mondiale, qu’ils assume allégrement, par ailleurs ! Car, il s’agit d’une politique de classe, conçue essentiellement pour défendre les intérêts des riches ! Elle est le pendant, l’expression locale, d’une attaque en règle que mène, à l’échelle de la planète, la bourgeoisie mondiale contre les travailleurs et les opprimés en général, à travers ses institutions comme le FMI, mais aussi ses banques, ses Etats, quels qu’ils soient, qu’elle contrôle.

 

Par conséquent, c’est une illusion que de croire que c’est en dialoguant avec les tenants du pouvoir, dans un cadre défini et imposé par eux, que nous pourrions accéder à une amélioration de nos conditions de vie, tant politiques que sociales. Tout dialogue, organisé dans ces conditions, ne peut que déboucher sur une impasse et ne résoudra aucun de nos problèmes majeurs, non pas seulement parce que la parole d’Idriss Déby Itno n’a aucun crédit, mais surtout parce que, au final, ce sont les intérêts de la bourgeoisie mondiale et ceux de ses valets locaux qui prévaudront. Nous n’y obtiendrons que ce que le pouvoir voudra bien nous concéder, sans que cela ne lui coûte rien, mais qu’il pourra, en plus, remettre en cause quand il en aura envie, comme le prouve le sort qu’Idriss Déby Itno a finalement réservé à l’accord du 14 mars dernier, dont il s’était initialement porté garant !

 

Au bout de tout cela, la seule chose qui s’impose comme une conséquence logique des expériences de dialogue passées et récentes, c’est de cesser de nous illusionner que nous obtiendrions quelque chose de notable dans les négociations auxquelles nous convie hypocritement Idriss Déby Itno, alors que, en réalité, il est décidé à appliquer sa politique d’austérité pour satisfaire ses maîtres des institutions de Bretton Woods ! Si donc nous voulons que le gouvernement respecte nos droits, nos acquis, cesse de supprimer nos primes et indemnités, ce n’est pas en discutant avec lui que nous pourrons le faire, mais en l’y contraignant : il n’arrêtera de s’attaquer à nos intérêts que forcé. Pas autrement !

 

Par ailleurs, si, malgré le fait que la grève s’installe durablement depuis des mois, paralyse les secteurs essentiels de l’administration, Idriss Déby Itno refuse de reculer et affirme péremptoirement qu’il ira jusqu’au bout de sa politique d’austérité, ce mépris vient tout simplement du fait qu’il considère que tout ce que nous entreprenons n’est pas de nature à être une menace pour lui. Il pense que la grève n’ira pas jusqu’à remettre en cause son pouvoir et, au-delà, l’ordre social existant sur lequel veille sa dictature. Il est convaincu que le bras de fer actuel, entre lui et nous, restera dans les limites du cadre constitutionnel et, au bout du compte, se terminera par des négociations qui ne lui coûteront rien. C’est pour cela qu’il s’offre des coudées franches, se comporte comme si de rien n’était, allant jusqu’à faire organiser les examens scolaires, malgré le blocage des établissements publics, durant des mois, par la grève des enseignants.

 

Par conséquent, il est d’une nécessité vitale de sortir de ce face à face stérile, dans lequel le pouvoir cherche à nous enfermer, où tout tout dialogue ne se fera qu’à nos dépens, en consacrant les intérêts des trusts et de leurs séides locaux! Nous devrions prendre l’initiative de la lutte, hors des limites du cadre social du dialogue, pour que le pouvoir sache que nous constituons une force colossale qui, si elle se met en branle, pour se faire respecter et défendre ses droits, a toutes les chances de se muer en une menace contre lui !

 

Pour ce faire, il est plus que temps de faire maintenant ce qui a manqué jusque-là : une mobilisation des travailleurs et de l’ensemble des opprimés du pays dans la perspective de construire une riposte collective en vue de mettre fin à la politique du pouvoir en lui imposant de force les revendications populaires, tant sociales que politiques ! Nous n’aurons que ce que nous gagnerons par nos propres luttes, dirigées par nous-mêmes, aussi bien pour la défense de nos acquis que pour d’autres droits à conquérir !

 

Par conséquent, les responsables de la plate-forme, l’organe que nous nous sommes offert pour diriger nos luttes actuelles, devraient prendre l’initiative de s’adresser à tous les travailleurs du pays pour leur proposer de nous unir afin de défendre collectivement nos intérêts communs et notre droit à une vie digne de notre époque. En effet, il n’y a pas, d’un côté, des travailleurs du public, et, de l’autre, ceux du privé ! Il n’y a pas non plus des travailleurs de l’Education nationale, de la Justice, de l’Elevage, du Bâtiments, etc, d’un côté, et de l’autre, ceux de la Santé, des Banques, de la Communication, du Transport, de l’Aménagement du Territoire, du Tourisme, etc, avec des intérêts opposés. Nous constituons tous un seul monde du travail, une seul classe ouvrière, parce que nous subissons tous la politique d’austérité que nous impose le pouvoir en vue d’enrichir la bourgeoisie mondiale et les riches locaux, à qui aucun sacrifice n’est demandé ! Quels que soient les catégories, les secteurs d’activité, les statuts, nous intérêts sont communs, comme le sont également nos ennemis : l’Etat, au-dessus duquel trône Idriss Déby Itno, et le patronat qui le soutient.

Femmes et hommes obligés de vendre leur force de travail ou leur intelligence pour vivre, nous devrions combattre le corporatisme, les divisions professionnelles ou autres dans nos rangs, que pratiquent les chapelles syndicales. Nous aurions intérêt à éviter de répéter les erreurs du passé en menant des grèves éclatées, perlées, qui, finalement, ont toutes conduit à des impasses. Nous devrions plutôt constituer un front unique, un mouvement d’ensemble, une mobilisation réunissant tous les travailleurs du pays, du public et du privé, sous la forme d’une riposte collective contre la politique du gouvernement en vue de lui imposer nos revendications communes.

L’homme ne vivant pas que de pain, nous avons également d’autres aspirations que nous devrions défendre dans la guerre actuelle que nous mène le pouvoir. En effet, celui-ci s’attaque injustement à notre pouvoir d’achat, nous impose la misère, les maladies et autres privations, mais, en même temps, nous dénie, de surcroît, le moindre droit démocratique élémentaire, comme celui d’exprimer notre colère, combien légitime, dans la rue ! Nous devrions donc mettre fin à cette situation anachronique, qui, sous la houlette du MPS, fait du Tchad l’un des rares endroits au monde, comme le Burundi, où les populations n’aient pas le droit de manifester ! Comme il existe dans le pays des organisations des droits de l’homme et des militants qui se préoccupent, à juste titre, des questions des libertés, nous devrions nous adresser à eux pour leur expliquer que, plus que quiconque, nous aspirons, nous aussi, aux libertés fondamentales, d’expression, de réunion, de manifestation, du respect du choix des populations lors des élections, de la libre expression de toutes les sensibilités politiques, quelles qu’elles soient, dans tous les médias publics, télévision, radio, journal, etc, transformés en caisse de résonance des mensonges du pouvoir. Il n’y a pas, d’un côté, des questions sociales et, de l’autre, des problèmes politiques d’ordre démocratique. La lutte pour de meilleures conditions de vie, contre les inégalités, les injustices sociales et le combat pour les libertés essentielles ne sont pas contradictoires: elles devraient se compléter, se fondre l’une dans l’autre, sous la forme d’une perspective plus large ayant pour objectif d’en finir avec toutes les oppressions, quelles qu’elles soient, dont souffrent les couches populaires. Par conséquent, nous devrions proposer aux associations défendant les droits de l’homme, à celles des journalistes, des femmes, des étudiants, des élèves, des artistes, etc, de s’unir à nous pour que, ensemble, nous défendions les libertés essentielles, qui nous sont communes, mais aussi nos aspirations au droit à une vie meilleure.

Les conséquences désastreuses de la politique d’austérité que le pouvoir nous impose   vont au-delà de l’aggravation de nos conditions de vie. En s’attaquant à notre pouvoir d’achat, en réduisant les moyens dont nous avons besoin pour vivre, cette politique précarise finalement l’existence des pans entiers des couches populaires, qu’elle étrangle, plonge dans la misère, empêche de s’alimenter normalement, de se soigner, d’éduquer leurs enfants, de se loger, etc. C’est, au bout du compte, toute la société qui sombre de plus en plus dans la déchéance. Voilà pourquoi nous aurions intérêt à nous ouvrir aussi à d’autres catégories de la population qui subissent les mêmes problèmes que nous : aux organisations des consommateurs, à celles des artisans, des artistes, des petits commerçants, des paysans pauvres, des travailleurs agricoles et d’autres, qui constituent des millions d’opprimés, victimes, comme nous, de la politique criminelle du gouvernement. Nous devrions donc nous adresser à eux aussi, leur proposer de nous battre ensemble contre la cherté de la vie et autres privations que nous impose le pouvoir.

Voilà, dans ses grandes lignes, la perspective que nous devrions défendre pour sortir de l’impasse actuelle et faire plier le pouvoir ! L’objectif final, c’est de regrouper toutes les organisations syndicales, puis, de les relier aux différentes structures de la société civile, en réunissant celles-ci autour de nous, en les entraînant, en leur offrant une boussole, pour, de cette façon, créer avec elles une riposte collective, un mouvement de « tous ensemble », un nouveau rapport des forces, qui soit capable de mettre fin à la politique du pouvoir. En un mot, la plate-forme devrait apparaître comme l’organe fédérateur de toutes les luttes et de toutes colères multiples, qui couvent dans la pays, en vue d’imposer au gouvernement les changements nécessaires, tant sociaux que politiques, dont la société a besoin.

Cette perspective devrait se construire autour d’un plan d’urgence, d’intérêt public, un programme social comprenant les revendications essentielles de tous les travailleurs et de l’ensemble des couches populaires, que la plate-forme devrait diffuser au sein de la population dans le but affiché de contester ouvertement le droit que s’arrogent le pouvoir et ses maîtres du FMI de détruire nos acquis sociaux, d’aggraver les conditions de vie de tous les milieux populaires et de faire sombrer toute la société dans la déchéance et la dictature ! Oui, pour que se réalisent nos attentes, nos aspirations à une vie meilleure et démocratique, il est vital que nous fassions irruption dans la scène politique, dans les lieux où se prennent les décisions essentielles nous concernant au premier chef, où se décide notre sort, et ce, avec nos propres armes et méthodes. Il n’y a pas d’autre issue à l’impasse des luttes actuelles !

Alors, une fois de plus, vive la grève, parce qu’elle nous offre l’opportunité de faire que cette perspective soit une réalité vivante et organisée, si, collectivement, nous avons l’ambition d’en être à la hauteur !

 

Ali Mohamed Abali Marangabi                                            

abali_icho@yahoo.fr

 

 

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