Roland Breton a vu juste lorsqu’il dit que « ce n’est la nation qui crée l’Etat, c’est l’Etat qui créera la nation à partir des fragments d’ethnies ». Cet Etat capable de créer la nation est en réalité celui-là qui dispose d’institutions fortes. Sinon d’autres phénomènes viendraient investir le terrain abandonné par les structures publiques. En d’autres termes, en l’absence d’institutions fortes, la communauté et l’ethnie se substitueraient à l’Etat pour fournir certains services régaliens. Dans la plupart des cas, le recours à ces dernières se ferait par nécessité de combler un vide laissé par les services étatiques. En l’absence de l’autorité et la prise en charge de l’Etat, le citoyen se sentirait vulnérable face au lendemain incertain et aux éventualités imprédictibles. Déambulant seul dans la jungle, tel un électron libre dans un champ magnétique, il se sentirait au pire la proie facile, au mieux à la merci des caprices et du bon vouloir des dinosaures regroupés en communauté.

Un exemple de probable éventualité qui justifierait, en l’absence des services étatiques adéquats, le recours à la communauté serait une calamité ou une maladie qui surgirait à n’importe quel moment. Devant de telles circonstances, nous avons souvent vu les membres de la communauté faire preuve d’un élan de solidarité pour secourir un de leur. L’individu qui a expérimenté l’absence de l’Etat lorsqu’il est en détresse ne pourrait que chercher une alternative de survie. Il serait plus tenté de succomber à l’offre « alléchante » de prise en charge et de protection miroitée par l’ethnie. Cette dernière profite des failles des services publics pour s’empresser à jouer ce rôle protecteur dévolu à l’Etat. Pour mieux illustrer cette situation, prenons un exemple concret d’un accident de circulation mettant aux prises deux concitoyens et que l’un deux en sort blessé. Au lieu de l’Etat, c’est plutôt la famille de la victime qui prend l’affaire en main et dans les détails. Face au retrait de l’autorité publique, l’individu supposément « en faute » serait soumis à la pression, aux humeurs et aux caprices de la famille de la victime. Si par malheur le drame implique la mort même involontaire, la tournure de l’affaire prendrait aisément et rapidement une dimension ethnique. La partie supposée victime imposerait à l’autre de présenter un chef de « race » qui signifie autrement un représentant de leur communauté ethnique. Du coup la personne « coupable » dans l’accident ayant causé la mort de l’autrui se verrait dans la nécessité de recourir à son ethnie pour l’extirper de la situation, puisque l’Etat a déjà choisi de garder le profil bas. Ce genre de recours à la communauté pour l’aide semble prendre de plus en plus de l’ampleur, pour ne pas dire s’ériger en système, au fur et à mesure que les institutions publiques continuent de battre de l’aile. Fort heureusement, l’Etat qui semble entrer dans une longue période d’hibernation sur cette question commence à prendre conscience de la gravité de la situation. Le 4 octobre 2019, le gouvernement tchadien a pris une décision, matérialisée par une note circulaire, pour affirmer l’autorité de l’Etat dans une situation de meurtre préméditée.

Cette circulaire appuyait une déclaration du chef de l’Etat le même jour du 4 octobre à la clôture de la 4e édition de la conférence des gouverneurs, tenue à Abéché où il disait ceci : « il ne sera plus jamais question d’absoudre un crime de sang par le truchement d’une réparation civile négociée sur le dos de la justice. Cette pratique est par essence anti-républicaine car elle anesthésie l’action publique par un simple arrangement intercommunautaire ». La circulaire en question, signée conjointement par le ministre de la Défense nationale, celui de l’Administration du territoire et celui de la Justice, stipule que : « dorénavant l’action publique doit être exercée quel que soit le règlement intervenu entre les parties ». C’est un pas dans la bonne direction même s’il ressemble à une goutte d’eau qui tombe dans l’océan, car le vrai défi est celui d’arriver à fortifier le système judiciaire, de le rendre impartial et ne souffrant d’aucun soupçon de corruption. Prenons un exemple fictif mais non fictionnel, puisqu’il reflète des situations réelles vécues à travers le pays.

Cet exemple implique deux personnes qui disputent la propriété d’une parcelle de champ. Les deux protagonistes qui appartiennent à deux villages voisins portent l’affaire devant la juridiction compétente. Bien que l’une des parties ait fourni les pièces, dépourvues de tout soupçon, attestant la véracité de sa version, le verdict a penché en faveurs de l’autre. La personne non contente du jugement rendu puisqu’elle soupçonne son adversaire d’avoir « soudoyé » les magistrats se retrancherait dans sa communauté pour solliciter de l’aide afin de contrecarrer l’exécution du verdict qu’ils jugent injustement défavorable. La « meilleure idée » qu’elle et sa communauté ethnique auraient trouvée serait d’attaquer de manière préemptive le village voisin auquel appartient l’adversaire. L’acte fantaisiste qu’aurait posé le magistrat aurait provoqué une bataille rangée entre deux villages avec des pertes matérielles et de vies humaines.

Ces deux exemples parmi tant d’autres illustrent que la faiblesse des institutions étatiques pourrait servir des ingrédients nécessaires à l’éclosion des velléités communautaristes ou ethniques.

Pour couper l’herbe sous les pieds à cette tendance au retour à l’identité ethnique ou communautariste, chacun de nous doit travailler, à tous les niveaux de responsabilité, à fortifier nos institutions publiques et partant renforcer l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire. Chacun, dans son coin, doit encourager les actes qui fortifient les institutions publiques et décourager ceux qui défient l’autorité de l’Etat. La république doit être notre seul recours pour notre prise en charge sociale et notre protection. Elle est censée être notre « ethnie » commune, la communauté des Tchadiens. En cela, nous devons rejoindre le politologue Michael Walser pour qui « le bien le plus précieux que nous transmettons les uns aux autres, c’est l’appartenance à une communauté humaine ». Nous devons, dans notre cas d’espèce, rendre cette communauté tchadienne apte à nous secourir et à nous protéger en tout lieu et à tout moment. L’un des actes pour montrer que nous participons à la fortification de notre « ethnie » commune serait de s’acquitter de ses devoirs citoyens : payons régulièrement nos taxes et impôts afin de permettre à l’Etat d’être en mesure de nous secourir et de nous protéger. L’autre geste parmi bien sûr tant d’autres, serait de se désolidariser ou au mieux de dénoncer ceux des nôtres qui tenteraient de se dérober de leurs devoirs de contribution. Chacun de nous est appelé à « aider » financièrement notre « chose commune » et ce conformément aux lois de la république. Celui qui est inapte à travailler doit mériter notre compassion et notre générosité. De même ceux qui sont en chômage doivent être aidés et encouragés à se trouver une activité génératrice de revenus. Cependant, ils doivent être assistés dans la transparence et conformément aux normes établies de la république. L’idée d’accompagner un chômeur à trouver de l’emploi poursuit une double motivation. La première relève de notre sens de compassion et de générosité. La seconde est purement rationnelle. Nous devons aider le chômeur à trouver un moyen de contribuer aux efforts communs permettant à l’Etat de continuer à nous assurer ses services régaliens. Autrement dit, il est dans notre intérêt général d’aider le chômeur à être capable de trouver une source de revenu pour lui permettre de « payer », comme les autres citoyens, les futurs avantages qu’il recevra de notre « Etat commun ».  Sinon, il pourrait, en bon free rider, bénéficier gratuitement de tous les services étatiques sans aucune contrepartie en retour. Rouler confortablement sur une voie goudronnée est un exemple de service de l’Etat rendu disponible grâce aux efforts de tous les contribuables. Opérer en toute sécurité sa propre entreprise ou passer une bonne partie de causerie entre amis dans un « carrefour » sans être importunés par de personnes mal intentionnées font entre autres partie d’exemples de services fournis par l’Etat.

De la même manière que nous sommes appelés à financer l’Etat pour nous fournir ses services régaliens, nous devons aussi attendre de celui-ci des services de qualité proportionnels à notre contribution. Afin de permettre à l’Etat d’être performant dans la livraison de ses services, nous devons tabler, au moins, sur deux registres : le choix de nos institutions et les hommes et femmes qui animent ces institutions.

 

Nous avons le choix de rendre nos institutions fortes ou faibles

La défaillance des institutions étatiques aboutit à celle de l’Etat qui à son tour contribue à la formation sinon à l’exacerbation des sensibilités communautaristes. Or le foisonnement ethnique apparait comme un véritable obstacle à l’avènement de la nation (Mouiche, Décembre 1996).

Loin de nous l’idée de vouloir prôner une mise en boisseau des entités ethniques de notre pays, nous recommandons, néanmoins, que les services régaliens soient exclusivement et efficacement fournis par les institutions étatiques. La fortification de ces dernières ne pourrait se réaliser que si le  sentiment d’identification et d’attachement des populations se tournent vers un repère national et non plus exclusivement ethnique ou régional (Fogui,1990 :330). Par contre, la faiblesse ou l’absence des institutions publiques laissent le champ libre à d’autres acteurs à caractère communautaire et ethnique pour établir leurs propres règles de jeu. Autrement dit, l’appareil administratif et autres instances d’autorité se verraient investis des membres de « groupuscules » aux intérêts étriqués et n’ayant pour seule vocation que celle de faire prévaloir les pratiques népotiques contraires à toute notion du progrès encore moins tout effort pour l’émergence d’un pays.

Le souhait étant d’ériger l’Etat en une « ethnie commune » pour tous les citoyens, les seules règles du jeu valables ne seraient que celles émanant des institutions publiques. La force et la faiblesse de ces dernières dépendent du choix des règles que nous opérons. Nous avons donc le choix de rendre, à travers nos institutions, l’Etat capable de nous servir efficacement ou maladroitement. Il s’agit ici pour chacun de nous de faire le choix d’être servi convenablement, adéquatement, à tout moment et en toutes circonstances. Contre toute complaisance, le choix « rationnel » que l’on effectue déterminera le fruit que l’on récoltera plus tard en service presté par les institutions étatiques. Notre choix détermine notre désir de voir l’Etat présent à tout moment et en toutes circonstances pour nous protéger contre toute menace ou nous assister lorsque l’on aura besoin de l’aide de quelque nature que ce soit.

Cependant, ces règles et les institutions qui en découlent sont respectivement conçues et animées par des hommes et des femmes issus de nous-mêmes. Il nous appartient, par conséquent, d’effectuer le choix de ces hommes et femmes auxquels nous devons confier la « grande » mission de rendre nos institutions aussi solides que le fer.

 

Nous avons le choix de recruter de bonnes ou mauvaises personnes pour nos institutions

Nous devons encourager nos concitoyens à apprendre les connaissances nécessaires pour animer et gérer nos institutions censées nous servir. Ceux d’entre nous qui disposent l’expertise adéquate pour le besoin avéré du fonctionnement d’une institution particulière doivent bénéficier de notre soutien et de notre confiance pour assumer ces responsabilités. Individuellement, nous devons comprendre que si cette institution fonctionne à merveille, elle le sera pour tout le monde. Chacun dans son coin a le droit de bénéficier de ses services. Au contraire, pour une raison ou une autre, si elle n’arrive pas à performer à notre goût, elle aura failli à son engagement vis-à-vis de chacun de nous individuellement. Nous souffrons individuellement dans nos chairs des conséquences de sa contre-performance ou de son inefficacité. Généralement, la performance d’une institution est le reflet des hommes et des femmes qui l’animent. Si ces derniers ne disposent pas de l’expertise adéquate et de probité morale, les institutions dont ils sont responsables ne pourraient que briller de leur inefficacité. Chaque citoyen a ainsi intérêt pour son propre bien de voir aux commandes de ces institutions des mains expertes, intègres et dévouées. Cependant, en pratique bon nombre de personnes seraient confrontées à d’autres considérations qui les empêcheraient de voir ce qui est bon pour elles. Des facteurs comme la complaisance, le népotisme et le favoritisme militeraient en contre-courant et saperaient tout désir de recherche de la compétence. Au lieu de considérer les avantages à long terme pour tout le monde, l’individu se verrait parfois confronter à la tentation de privilégier, à court terme, l’intérêt d’un membre de son ethnie ou de sa communauté. Au choix rationnel escompté pour le bien de tout le monde est opposé le choix émotionnel qui promeut une main non experte pour gérer l’institution dont le service est crucial pour tous les citoyens. La somme de tels choix émotionnels feraient émerger une « espèce » de personnes aux expertises non conformes aux institutions indiquées et subséquemment fragiliseraient la capacité de celles-ci de fournir les services nécessaires à tous les citoyens. L’individu non compétent se sentirait vulnérable et aurait par conséquent plus de raison à craindre de perdre son poste. Cette hantise de se voir éjecter de sitôt à cause des limites de ses qualifications pour cette fonction précise le conduirait à succomber, dans la plupart des cas, à la tentation de « se remplir les poches avant qu’il ne soit trop tard ». Une telle attitude égocentrique serait susceptible de ne produire que de piètres résultats pour la consommation du public.

Moustapha Abakar Malloumi

Ecrivain

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  • Très bel article.

    Commentaire par Nassour le 29 janvier 2020 à 16 h 30 min