Le Bilinguisme est l’aptitude de s’exprimer dans deux langues pour un individu ou une communauté linguistique quelconque, mais pour un Etat, c’est plutôt, la reconnaissance du statut d’une langue au côté d’une autre déjà en usage dans le domaine public.

La question de la reconnaissance de l’usage d’une langue donnée, dans le domaine public, était, dans le passé ou même aujourd’hui, à l’origine de plusieurs conflits, parfois armés, dans le monde. L’imposition de la langue afrikaans par le système Apartheid en Afrique du Sud en 1976, a par exemple, provoqué, à l’époque, des émeutes généralisées des écoliers Noirs qui ont été réprimées dans le sang, événement connu sous le triste nom du « massacre de Soweto ». Aussi l’une des revendications des rebelles Kurdes du PKK était-elle la reconnaissance, entre autres, de la langue Kurde par l’Etat Turque. La reconnaissance de la langue Kabyle est aussi l’une des revendications des activistes Kabyles en Algérie.

Au Canada, l’un des pays de bilinguisme par excellence, l’Etat est obligé par la loi d’assurer l’équité absolue dans l’usage des deux langues officielles en usage (l’anglais et le français), dans le domaine public. Non seulement tous les documents officiels sont produits dans les deux langues, mais il fait en sorte qu’aucune des deux langues est présentée comme langue A et langue B dans une traduction appelée « tête bêche » où aucune d’elles se sent le verso de l’autre (recto). On est bien loin de ce niveau d’équité au Tchad.

Cependant, dans les pays où le bilinguisme est en application, tous les citoyens ne sont pas censés d’être bilingues. Chaque citoyen parle sa langue et le fait qu’il ne parle que sa langue ne réduit en rien sa citoyenneté. Le bilinguisme de l’Etat est, donc, comme une sorte de fédération linguistique dans laquelle chaque langue fédérée évolue à sa manière. En Suisse, par exemple, les francophones n’ont pas besoin d’être aussi des germanophones pour être Suisses et vice versa.

Le maintien du français-qui est une langue endogène- au Tchad ou ailleurs en Afrique n’est pas par amour pour la langue dite de Molière mais plutôt par convenance politique. Parce qu’en Afrique postcoloniale, non seulement les langues indigènes ne sont pas adéquatement prêtes pour jouer le rôle de langue officielle, mais aucune d’elles fait l’unanimité même pour le statut de langue nationale ou co-officielle comme le Swahili dans certains pays de l’Afrique de l’Est comme la Tanzanie. Au Nigéria, par exemple les grandes langues comme le Haoussa, le Yarouba et l’Igbo n’ont qu’un statut régional, ce malgré le fait que ces langues-là sont parlées par plusieurs millions de personnes.

LE BILINGUISME AU TCHAD

Pratiquement parlant, presque chaque Tchadien parle au moins deux langues : une deuxième langue en plus de sa langue maternelle (à ne pas confondre avec la langue de sa mère). Chaque Tchadien est donc presque bilingue. Il faut néanmoins faire la distinction entre le bilinguisme individuel et le bilinguisme de l’Etat, comme expliqué plus haut. Le bilinguisme individuel peut être de plusieurs niveaux de compétence. Ainsi une personne bilingue peut être ambilingue ou equilingue (le niveau idéal) ou bien son niveau dans l’une des deux langues n’est pas égal à l’autre. Par contre le bilinguisme de l’Etat ne peut être que parfait, c’est-à-dire l’Etat dans son rendement ne peut être qu’ambilingue, l’exigence d’équité oblige. Au Tchad le bilinguisme officiel en question c’est le tandem français-arabe dans le domaine public.

L’ARABE AU TCHAD

D’aucuns hésitent  entre l’usage du terme « l’arabe tchadien » et « l’arabe local », pour designer l’arabe officiel dont l’usage est prévu par la constitution. Pour mieux comprendre cette thématique, il faut expliciter certaines choses. L’arabe en tant que langue a, comme toute autre langue, des variantes linéaires et horizontales, géographiquement parlant (dialectes), et d’autres verticales (niveau de langage). Par exemple les Bretons en France ne parlent pas de la même façon que les gens du midi. En verticale on distingue la variante populaire du standard ou de littéraire. Ceci est valable pour le Sarah, le Kanembu, le Dazaga, le fulfulde, etc, au Tchad. Socialement parlant, chaque langue a, au moins, deux variantes : haute et basse, c’est-à-dire standard et populaire. Cependant, l’arabe appartient à un petit groupe de langues, comme le grec et l’hébreu, qui ont la particularité d’avoir deux variantes fonctionnellement différentes et clairement distinctes.  Pour l’arabe on distingue le fus’ha (littéraire) de l’ammiya(populaire). Le fus’ha et le ammiya jouent des rôles complétement différents. Le fus’ha, qui n’est appris qu’à l’école, joue le rôle de langue d’administration, des sciences, de communication avancée, etc, alors que l’ammiyya, qui est appris à la maison et dans la rue, joue le rôle de langue populaire (lingua franca), employée dans les familles, dans la rue, au marché, etc. C’est pourquoi, le fus’ha est intelligible à tous les arabes et ceux qui ont fait l’école en arabe. Mais par contre chaque pays arabe a son ammiya propre à lui et dont le niveau d’intelligibilité parmi les arabes de différents pays est très faible. Un irakien, par exemple, comprendra, à peine ou pas du tout un algérien s’exprimant en ammiya de l’arrière-pays. Au Tchad c’est l’arabe dit local qui correspond à l’ammiya. Au demeurant, l’arabe joue pleinement les deux rôles subventionnés, au Tchad.

Quant au bilinguisme au Tchad, c’est l’emploi de l’arabe à tous les niveaux, et il s’agit bel et bien de l’arabe fus’ha ou littéraire, dans le domaine public, bien que d’aucuns s’expriment en ammiya faute de compétence en fus’ha dans le but de respecter la politique de bilinguisme. Pour ce qui est de l’ammiya, il n’a pas besoin d’une législation particulière pour son usage car il est déjà la lingua franca du pays et son domaine est celui du grand public.

Toutefois, le lien inaliénable entre la langue arabe et l’Islam, n’est pas à démontrer, certes, mais la langue arabe n’appartient pas à l’Islam seul. Messeigneurs Michel Sabbah (ancien patriarche latin de Jérusalem, et Attalah Hanna (Chef des évêques des Latins orthodoxes dans les territoires palestiniens occupés), par exemple, ne sont pas prêts à envier quiconque en termes de la maîtrise de la langue d’Amrou’l-qaiss. Les serments dans les églises chrétiennes dans les pays arabes, comme la Palestine, l’Egypte, l’Irak, le Liban, etc, se font en arabe.  Aussi l’arabe existait-elle comme une langue écrite plusieurs siècles avant la naissance même de l’Islam en 610. La fameuse série de poèmes dite Al-Mouallaqat étaient déjà exhibés et accrochés aux murs de la Ka’abah lors de l’avènement de l’Islam.

Contrairement à ce que d’aucuns pensent, l’arabe jouait le rôle de langue officielle dans cette partie de la planète que l’on appelle le Tchad depuis plusieurs siècles avant même que le français ne fût né ou devenu une langue officielle en France, ou ce qu’elle est aujourd’hui la France. L’usage du français, faut-il rappeler, fût décrété par le Roi François 1er en vertu de l’ordonnance de Villiers – Cotterêts d’aout 1539.  Alors que l’arabe était la langue officielle de l’Empire Kanem-Bornou dont la religion d’Etat était l’Islam depuis les années1068 et celle du royaume de l’Ouadaï né au 17e siècle et du royaume de Baguirmi, beaucoup plus tard. Les correspondances officielles entre l’Empire du Kanem puis du Kanem-Borno et les puissances étrangères de l’époque, comme l’Empire Ottoman, l’Egypte, la Tunisie ou entre les royaumes de l’époque, se faisaient en arabe.

L’indispensabilité de la langue arabe a continué d’être de mise même durant la période coloniale. Faut-il rappeler que le service des secrétaires arabes, communément appelés écrivains arabes, étaient utilisés au même titre que des interprètes indigènes. A l’aube de l’indépendance, l’arabe était l’incontestable lingua franca au Tchad. L’arabe, était, du reste, victime de la politique d’assimilation, comme toutes les langues africaines qui ont évolué sous la colonisation française.

La revendication de la reconnaissance de l’arabe comme langue officielle au coté du français était aussi veille que les crises postcoloniales qu’a connues le Tchad. Par exemple l’un des revendications de la rébellion nordiste lors de l’accord CSM-CCFAN en 1977, appelé « accorde de Khartoum » –premier accord politique entre l’Etat Tchadien et l’opposition armée en vue de trouver une solution politique -était la reconnaissance de l’arabe comme langue officielle au même titre que le français. La Charte Fondamentale, qui découle dudit accord, publiée le 25 août 1978, reconnait déjà que « le français et l’arabe seront les langues officielles du pays ». Cette reconnaissance s’est vue confirmée en 1993, par de la Conférence Nationale dite souveraine « CNS », puis codifiée par la constitution de 1996. Néanmoins, cette reconnaissance n’était que la confirmation d’une réalité concrète plutôt qu’une imposition comme celle de la langue afrikaans par le système déchu de l’Apartheid cité plus haut.

Le bilinguisme a connu un nouvel élan grâce à la nouvelle politique du Président Deby, de voir son application effective à tous les niveaux dans les domaines publiques. Cependant, l’application d’un projet aussi grandiose que l’introduction d’une langue a des préalables, c’est-à-dire un planning profondément étudié, avec des objectifs à court et à long terme. Ceci nous amène à poser la question « quel bilinguisme pour le Tchad ? ».

Le bilinguisme d’un Etat ne veut pas dire que tout le monde doit maitriser les deux langues en duplexe-comme évoqué plus haut. En commençant par le français lui-même, langue officielle depuis l’indépendance, le nombre de ceux qui maîtrisent cette langue ne dépasse peut-être pas plus de 25% de la population du Tchad. S’agissant de la langue arabe, son adoption comme langue co-officielle ne veut en aucun dire que tous les Tchadiens maîtrisent ou doivent maîtriser la langue du Coran ou ont déjà atteint le niveau idéal de bilinguisme l’ambilinguisme ou équilinguisme. Il est surréaliste de décréter une compétence linguistique dont l’acquisition doit passer par un processus obéissant aux aspects : temps, lieu et expérience. Il est ahurissant d’entendre des rendements du type « gouvernement prendre décision galké ayi nadim yi chil responsabilité hanaou ». C’est une parodie du bilinguisme. La réalité en est que le bilinguisme étatique n’est pas la même chose que le bilinguisme individuel.

Il est de l’opinion de ce chercheur que le bilinguisme est une bonne chose ; encourager les gens d’apprendre des langues autres que leurs langues maternelles ou perfectionner leur acquisition de l’autre langue est encore une bonne chose ; reconnaître le statut d’une langue de grande communication est une bonne chose de plus ; mais pour appliquer le bilinguisme il faut un planning bien déterminé avec un cahier de charge dont l’application doit répondre à certaines exigences. Ceci dit, rien n’empêche nos responsables de s’exprimer dans les langues qu’ils maîtrisent bien et laisser la tâche de la traduction aux traducteurs et interprètes dont la formation doit faire partie intégrante de la politique de l’application du bilinguisme. Il est ridicule de faire baratiner nos responsables dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas du tout pour ne dire rien, en fin de compte, au nom du bilinguisme ! Au risque d’être répétitif, faut-il rappeler que le Tchad en tant Etat est bilingue, selon la Loi mais tous les Tchadiens ne sont pas bilingues dans les deux langues officielles et ils ne sont pas obligés à en être. Il y a des Tchadiens qui parlent plusieurs langues, certes, –le présent chercheur en parle six- mais ceci est individuel. L’Ancien Premier Ministre, J.D. Dadnadji, a bien compris cette réalité, car je ne l’ai jamais entendu chercher à s’exprimer en arabe au nom de bilinguisme de l’Etat, dans ces locutions publiques.

Au terme de cette enquête je propose les recommandations suivantes aux autorités compétentes :

  1. L’élaboration d’un plan d’action avec objectifs à court et long terme et une feuille de route déterminant la volonté politique manifeste de l’exécutif.
  2. L’enseignement à l’école primaire doit être en deux langues (Arabe et Français).
  3. Définir un programme éducatif bilingue à partir du préparatoire, afin d’aboutir, à moyen terme, au bilingue en terminal dans toutes les séries (littéraires, scientifiques et techniques).
  4. Créer des services de traduction dans tous les ministères afin de valoriser l’arabe officiel comme langue au même rang que le français, pour que les que tous documents soient rédigés en français ou arabe
  5. L’Etat ne doit pas forcer l’application du bilinguisme sur des individus car l’adoption de l’arabe comme une langue co-officielle est tout d’abord la reconnaissance du statut d’une réalité bien existante.
  6. Dans nos écoles l’apprentissage de la langue arabe doit être obligatoire au même titre que le français ou une matière à fort coefficient pour les élèves de la série littéraire.
  7. Comme la traduction/interprétation est un domaine spécialisé et la maîtrise de deux langues ne faisant pas de l’invendu un traducteur, l’Etat doit créer des grandes écoles de traduction sous la tutelle de nos universités pour former des traducteurs et des interprètes.
  8. Nos responsables ne doivent pas s’efforcer à vouloir s’exprimer dans des langues qu’ils ne maîtrisent pas, i .e. un francophone qui n’est pas ambilingue ou equilingue ne doit pas se creuser la cervelle pour s’aventurer à s’exprimer en arabe et vice versa. Ils doivent plutôt laisser la tâche de la traduction aux traducteurs et interprètes chevronnés.

Al-Amine Mohammed Abba Seid

elkanemi2@hotmail.com

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