Au Tchad, quelque 300 intellectuels tchadiens, cadres et membres de la société civile se sont réunis pendant trois jours à la fin de la semaine dernière à Ndjamena dans une Conférence internationale sur la forme de l’État. Leur manière de contribuer au pré-dialogue qui bat son plein dans le pays, avant le grand dialogue national inclusif, qui sera chargé d’une refonte totale de l’État. Leur recommandation est de faire du Tchad un État fédéral. Pourquoi ? Est-ce réaliste ?  Les réponses avec notre invité, le président de cette Conférence, le professeur tchadien Baniara Yoyana.

RFI : Les participants à cette conférence préconisent de faire du Tchad un État fédéral. Pourquoi un choix aussi radical ?

Baniara Yoyana : Certainement, ils ont tiré les conclusions des échecs des différentes formes de gestion de l’État qu’on a connus jusqu’ici depuis l’indépendance. Il y a d’abord ce problème de la décentralisation excessive qui ne laisse pas beaucoup de liberté aux provinces.

Deuxièmement, il y a ce problème de répartition des ressources, puisque la société de base n’est pas associée à la gestion de la chose publique. Et même lorsqu’on a dit qu’on va mettre en place une forte décentralisation, cela n’a même pas non plus marché, parce que toutes les décisions venaient de la capitale et les gens ne faisaient qu’appliquer ce qui était décidé.

Certains participants ont évoqué des échecs dans tous les domaines de la vie du pays – économique, social, cohabitation entre communautés ou régions – est-ce que c’est votre constat ?

Tous ceux qui ont fait des exposés, ont mis l’accent justement sur les différentes dérives des différents régimes. Sur tous les plans – que ce soit économique, que ce soit social – rien n’a marché correctement. Il n’y a pas de justice, il n’y a pas de respect des biens publics… Il y a des citoyens qui se croient au-dessus des autres et qui commettent des actes qui ne sont pas réprimés, donc on est dans un pays où la sanction n’existe pas.

Lorsque vous dites que certains sont au-dessus de la loi, de qui voulez-vous parler exactement ?

Nous parlons de ceux qui sont au pouvoir et de « leur » entourage. Il y en a qui tuent et qui ne sont pas sanctionnés… Il y en a qui pillent, qui prennent les biens de l’État et on ne peut pas leur reprocher, ni leur demander de remettre ces biens-là ! Le clan au pouvoir, tout le monde connaît. Ceux qui dirigent le Tchad depuis plus de trente ans, ce sont les Zaghawas avec leurs apparentés Goranes, disons tout simplement le B.E.T. (Borkou – Ennedi – Tibesti) si vous voulez ! Mais dans le « B.E.T. », tout le monde n’est pas d’accord avec ce qui se passe, parce que ce n’est pas tout le monde qui profite du système ! Donc c’est une minorité de personnes qui ne représentent même pas 10 % de la population, qui veulent avoir cette mainmise sur le Tchad, sur ses ressources, et au détriment de la grande majorité, qui passe tout son temps à peiner.

Vous parlez d’un échec dans tous les domaines. Pourtant, le Tchad est considéré comme la pièce maîtresse de la région sur le plan militaire, par exemple.

Mais on ne développe pas un pays avec les armes ! L’armée doit assurer la sécurité pour permettre la stabilité et le développement. Cela fait la gloire peut-être des chefs militaires ou des dirigeants, mais les Tchadiens restent des Tchadiens pauvres, sans aucun moyen. Ils n’ont même pas l’électricité. Il y a des quartiers qui restent une semaine sans électricité !

Mais le Tchad est depuis quelques années un producteur de pétrole. C’est une manne qui devrait favoriser le développement du pays. Est-ce que ce n’est pas le cas ?

C’est plutôt une manne qui favorise le clan au pourvoir, qui en fait une propriété personnelle ! Ce pétrole ne profite pas à la population. Ni à la population de la région d’exploitation, ni aux Tchadiens dans leur ensemble.

Dans les conclusions de la Conférence internationale sur la forme de l’État au Tchad, vous préconisez un pouvoir central qui s’occupe du fédéral et des États fédérés qui s’occupent du social. Vous pouvez expliquer ?

L’État fédéral s’occupera de l’économie, de la défense et de la diplomatie, tandis que les États fédérés s’occuperont du développement local. Par exemple, l’éducation nationale, la santé, la police, etc. Et au niveau des ressources, il y aurait une clé de répartition en faveur des États fédérés qui ont moins de moyens, qui ont moins de ressources, tant au plan économique qu’au plan social.

Certains, surtout au sein du pouvoir tchadien, craignent qu’en l’état actuel des choses, cette idée ne débouche sur une partition du pays. Que leur répondez-vous ?

Ce sont des gens qui veulent avoir la gestion centrale, pour continuer à avoir la mainmise sur les ressources du pays. C’est cette peur de voir échapper cette fortune, qu’ils pillent tous les jours pour leur intérêt personnel… Il n’y aura pas la partition du Tchad.

Mais ne craignez-vous pas qu’en l’état actuel des choses, cela ne débouche sur une partition du pays ?

La partition, je ne pense pas. Dans la mesure où une majorité veut la fédération, il n’y aura pas de partition. Parce que ce que l’on a entendu

Pendant trois jours dans la salle, l’ensemble des cadres qui se sont réunis et qui ont débattu de ce sujet – qu’ils soient chrétiens ou musulmans, du nord, du sud, de l’est ou de l’ouest – ils sont tous unanimes pour dire : Tentons une nouvelle expérience. Cette expérience, nous pensons qu’elle va nous permettre de vivre ensemble, sans se déchirer tous les jours comme on vit ça.

Vous avez décidé de présenter votre proposition de fédéralisme au gouvernement. Vous pensez que le Comité militaire de transition peut accepter ce texte ?

Même s’ils ont dit que c’est le CNT qui va proposer la forme de l’état, la Constitution, c’est le dialogue national qui va mettre en place les institutions de la transition. Je suis très optimiste. Tel que l’on voit la configuration des choses et que l’on entend dire des choses un peu partout… S’il y a vigilance, il n’y aura pas manipulation.

Tchadanthropus-tribune avec RFI

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