Dans mon dernier ouvrage intitulé  » l’Etat est la seule ethnie rentable « , j’épinglais un aspect que j’estimais important pour la vie en société : nous sommes tous égaux en dignité et en valeur.
Dès lors que quelqu’un s’octroie le privilège de rabaisser l’autre dans sa dignité, la matière servant de creuset au désir de vivre-ensemble risquerait de partir en lambeaux. Ce principe que j’ai souhaité cardinal, « égal en valeur et en dignité  » devrait guider et façonner les pas de chacun de nous envers son prochain, chacune de nos communautés envers l’autre ».
Si une partie du pays se sentait indexée.dans le débat d’hier sur les réseaux sociaux, c’est probablement parce que le sujet semble lier l’échec de la gouvernance du Tchad aux seuls « broussards ». Pour ne pas attiser davantage la braise, je reprendrai le sujet sous l’angle culturel.
Il est certes vrai que lorsque le « broussard » a conquis la ville par hard power (force), il a su y imposer ses règles du jeu. En principe, le défi serait pour nous qui sommes nés et grandis à Ndjamena de reconquérir la ville par soft power (le pouvoir attractif); c’est-à-dire essayer « d’apprivoiser » le campagnard par nos comportements et modèle de vie en société citadine.
Ces concepts de l’internationaliste américain Joseph Nye tombent bien à propos dans notre sujet. Selon lui, le soft power se définit par la capacité d’un État à influencer et à faire changer le comportement d’un autre pays en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs (menace ou emploi de la force, procédés qui relèvent du hard power).
Au lieu d’offrir à l’arriviste ce qui pourrait éventuellement l’attirer et ultimement influencer son comportement en notre faveur, nous sommes restés dans le déni et le rejet de l’autre. Plus grave, certains de nous n’arrivent pas à reconnaître en la personne du « broussard » une capacité incommensurable de résilience et de possession de savoir, des atouts qui expliqueraient pourtant ses innombrables issues triomphales dans presque tous les rapports de force qu’il a eu à faire face.
Savoir? Oui, puisque même en plein désert, gare à un citadin d’oser faire la main basse sur un chameau ou boeuf en errance. Le campagnard a cette technique incroyable de suivre avec exactitude les traces de son animal volé jusqu’à le retrouver sur de centaines de kilomètres.
Résilience ? Tout à fait, puisqu’avec parfois une poignée de dattes, le campagnard pourrait livrer la plus de rudes batailles durant toute une journée, voire une semaine.
C’est probablement l’erreur de jugement qui expliquerait la débâcle de deux plus puissantes armées du monde (américaine et russe) en Afghanistan face aux broussards minus de Kashnikov et quelque artillerie de moindre calibre.
Nous, les citadins, faisons souvent cette erreur de minimiser la perspicacité d’esprit et la capacité de résilience du campagnard. Agir de la sorte étalerait notre propre ignorance de l’intelligence de l’autre. Le campagnard a la capacité de savoir chercher et défendre ses intérêts mais aussi lire entre les lignes. Nous, citadins, devrions intégrer cela dans notre grille d’analyse afin d’espérer produire des ingrédients constitutifs d’un pôle d’attractivité pour l’autre; l’attirer vers un modèle de notre rêve de vie en société. Nous devons faire en sorte que l’autre admire notre façon de vivre et in fine accepte de changer de comportement à l’image de celui voulu par le citadin pour sa ville. Nous devrions être capables d’enclencher cet effet d’entraînement chez l’autre.
Malheureusement il nous a été difficile jusque-là de montrer que l’on est un exemple à suivre. Le campagnard qui nous voit parfois aux affaires et aux commandes n’a rien à envier à nos comportements : corruptions, détournement, copinage et même népotisme ! Pire, sans coup férule, nous n’avons pas hésité à succomber aux charmes des règles de jeu édictées par le  » broussard ». Ainsi, la culture de la ville de Ndjamena s’est progressivement vidée de sa substance pour laisser la place aux différentes cultures importée de la brousse de s’y gaillardement installées. Le citadin se métamorphose jusqu’à emprunter dans les grands traits du campagnard: parler le patois en pleine salle de classe ou dans les arcanes de l’administration publiques; brandir son ethnie à moindre occasions comme si le repli identitaire est la panacée à toute situation; etc.
Nous de Ndjamena avons failli de montrer le code culturel de notre ville. Il n’est pas encore tard. Au lieu de jeter l’anathème sur les autres, essayons de procéder au réglage de notre horloge de façon à permettre à notre capitale de fonctionner au rythme de la ville.

Moustapha Abakar Malloumi 

Écrivain 

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