TCHAD, UNE DANGEUREUSE IMPASSE. PLAIDOYER POUR UN DIALOGUE INCLUSIF AFIN DE PREVENIR TOUT NOUVEAU CONFLIT ARMÉ.

En dépit du faux-semblant de sérénité qu’affichent les autorités tchadiennes, force est de constater que la crise politique, sociale et sécuritaire que connaît le Tchad aujourd’hui est profonde et explosive. L’État tchadien est en déliquescence et entièrement livré aux membres du clan du Général Président Idriss Déby qui en disposent comme d’un bien privé. Le régime est sans vision d’avenir et ne propose aucun projet de société crédible à une jeunesse de plus en plus exaspérée qui n’hésite plus à exprimer dans la rue ses aspirations. La cruauté du traitement dégradant et inhumain infligé à de jeunes étudiants en grève et dont les images ont fait le tour du monde (seule la Commission Européenne s’en est publiquement inquiétée) prouve à suffisance le mépris des dirigeants pour cette jeunesse.

Bien qu’exportateur de pétrole depuis 2003, le Tchad, demeure parmi les pays les plus pauvres du monde, classé au 184ème rang sur 187 pour l’indice de développement humain des Nations Unies et 165ème sur 167pour l’indice de démocratie établi par l’Unité de Recherches du groupe “The Economist”. Les revenus pétroliers sont gérés dans l’opacité la plus totale par le clan présidentiel qui de manière générale fait main basse sur toutes les richesses du pays. Malgré les différents signaux d’alarme des acteurs politiques et de la société civile, le pouvoir demeure sourd et aveugle aux cris de détresse d’une population exténuée, accablée par une misère exponentielle aggravée par une multitude de mesures brutales et anti sociales. Et il ne faut espérer aucune amélioration. Les caisses du trésor public tchadien sont vides résultat d’une gouvernance catastrophique caractérisée par un népotisme criard et l’incurie des autorités. Il faut s’attendre dans ce contexte, à une escalade plus dure des revendications sociales qui seront sans doute de plus en plus brutalement réprimées par le pouvoir.

En 25 ans d’un pouvoir sans partage, le régime s’est illustré par des pratiques conduisant à l’obstruction de l’exercice des droits et libertés fondamentales et a dévié le processus de démocratisation et l’instauration d’un État de droit vers une démocrature. Ainsi, Idriss Déby a non seulement fini par vider le pacte social issu de la Conférence Nationale Souveraine de sa quintessence, mais s’est aussi appliqué à violer tous les accords de paix établis, aussi bien avec les partis politiques que les mouvements politico-militaires, bien souvent de façon dramatique par l’assassinat des principaux signataires des dits accords. Le plus emblématique étant l’assassinat d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, Porte-Parole de l’opposition signataire de l’Accord politique du 13 août 2007 entre le gouvernement et l’opposition politique conclu sous l’égide de l’UE. Abbas Koty, Moïse Kété Nodji, Laokein Bardé, des leaders d’organisations politico-militaires, ont aussi payé de leurs vies des accords de paix séparés conclus avec le gouvernement. Pour les plus chanceux, particulièrement les opposants rentrés d’exil à la faveur des différents accords, nombreux ont fini humiliés, clochardisés et laissés pour compte. Ces accords séparés sont irrémédiablement voués à l’échec principalement due au manque de volonté politique avéré de N’Djamena. De 1992 à 2008, pas moins d’une trentaine d’accords ont été signés entre le gouvernement et l’opposition, sous la supervision de médiateurs internationaux, sans qu’aucun n’ait été respecté par les autorités tchadiennes et malheureusement sans entrainer la moindre sanction des garants internationaux.

Les partenaires internationaux ne doivent pas se laisser abuser par l’hyper activisme de N’Djamena dans la lutte contre le terrorisme. A vrai dire, Idriss Déby surfe cyniquement sur le péril djihadiste pour assurer la pérennité de son régime et son rôle plus que trouble aux côtés de Boko Haram rappelle fortement celui joué en Centrafrique. La duplicité est au cœur de sa politique tant sur le plan national, régional qu’international.  Sa stratégie de pompier-pyromane vise à faire de lui, une pièce maitresse dans la sous-région voire au-delà et indispensable au règlement des conflits qu’il attise ou crée en amont. Sa propension illimitée à fournir des troupes aux opérations extérieures de la France, lui assure une indulgence coupable de la communauté internationale face à la terreur interne qu’il inflige à ses concitoyens. D’ailleurs à ce dangereux jeu de duplicité, N’Djamena n’entend pas endosser seul la responsabilité et c’est à mots à peine couverts, qu’il implique ses mentors français dans les actions de la secte Boko Haram contre le Cameroun. Le ministre tchadien de la Communication, Hassan Sylla, déclarait au cours d’une conférence de presse à Yaoundé que, « Près de 40% des armes récupérées par l’armée tchadienne après des combats contre Boko Haram sont de marques françaises » provoquant au Cameroun des réactions franchement hostiles à la France et aux États-Unis accusés d’être les soutiens du groupe islamiste. Cette « stratégie de survie » de N’Djamena est éminemment dangereuse non seulement pour le Tchad mais aussi pour les différents partenaires du Tchad et la prolifération des pôles d’actions terroristes devrait raisonnablement engager à une révision de fond des politiques mises en œuvre dans cette région si tant est que la communauté internationale veuille assurer la paix et la sécurité en Afrique et dans le monde en général.

Il faut souligner en outre que l’engagement tout azimut actuel du Tchad dans ces conflits génère également des frustrations au sein des troupes et dans les familles des soldats engagés face au traitement inégal qu’elles subissent selon qu’elles appartiennent à l’ethnie au pouvoir ou pas. Si pour les blessés et les familles éplorées du clan il est accordé une attention particulière et des indemnités en bonne et due forme, il en va autrement pour les autres qui sont laissés pour compte. De ce mécontentement est né un groupe de militaires tchadiens nommé Collectif des Officiers Nationalistes Tchadiens, qui déclare dans un communiqué de presse, s’opposer à Idriss Deby qui sacrifie les  tchadiens dans ces opérations militaires. « Nous sommes dans l’armée tchadienne pour défendre notre pays et notre peuple. Mais aujourd’hui, nos fils tchadiens sont envoyés au massacre au Mali, en Libye, en Centrafrique, au Soudan, au Cameroun, au Niger et au Nigeria pour faire plaisir à un Président malade mental, qui veut être le roi d’Afrique… Sous le commandement d’officiers analphabètes, les enfants du Tchad sont envoyés au massacre dans une guerre où rien n’est préparé…Les officiers stupides, expliquent à nos enfants que tous les Kanouri, Peuls et Arabes sont des Boko Haram ».

L’impasse politique dans laquelle le pouvoir a plongé le pays combiné à la dégradation des conditions sociales sont des facteurs évidents d’une montée d’extrémisme particulièrement préoccupante dans cette zone sahélienne et dans la région de l’Afrique centrale déjà en proie à des violences d’une gravité inouïe. En transmettant à ce dernier “la solidarité et le soutien de la France à l’égard du Tchad et de ses autorités” le 21 février 2015, Laurent Fabius exprimait par la même occasion le total mépris du gouvernement français face à la misère sociale et à l’oppression politique dans laquelle vit le peuple tchadien mais fait porter à la France la responsabilité commune des conflits dans cette région. Du reste, n’est-ce pas  en prévision des troubles prévisibles que depuis 2007, le Tchad est devenu un des plus grands importateurs d’armes en Afrique subsaharienne et que le clan Deby Itno prend toutes les dispositions pour préserver son butin si le pouvoir menaçait de lui échapper d’une manière ou d’une autre?

Plus que jamais, il devient urgent aux différents partenaires du Tchad d’user des moyens de pression dont ils disposent sur le pouvoir afin de l’emmener à s’asseoir autour d’une table avec tous les acteurs politiques, les mouvements armés et la société civile pour redéfinir un nouveau cadre de dialogue national où seront débattus tous les maux qui minent notre société et dégager les solutions viables et pérennes à sa reconstruction. En l’absence de négociations politiques crédibles conduisant à des réformes de fond, à la fois institutionnelles, administratives, économiques, sociales et sécuritaires d’une part et d’autre part de la mise en place de mécanisme de pression pour l’application des résolutions issues de ces pourparlers, il est fort à craindre que le cycle permanent de conflits armés ainsi que les tentatives de prises de pouvoir par la force demeurent des options récurrentes de changement au Tchad.

La garantie du succès d’une telle entreprise réside dans la capacité de l’opposition sous toutes ses formes, à parler d’une seule voix, condition sine qua none de crédibilité tant auprès de l’opinion publique nationale qu’internationale ainsi que de tous les amis du Tchad. C’est pourquoi la Coordination Nationale de l’U.F.C. lance un vibrant appel à toute l’opposition tchadienne, intérieure et extérieure, sans exclusive, à se retrouver afin de définir ensemble une stratégie à long terme afin d’assurer la stabilité politique future du pays. Exigeons d’une seule voix une table ronde inclusive avec le gouvernement conduisant à la mise en place d’une période de transition démocratique qui remettra sur les rails les institutions de la République et préparera les futures élections véritablement libres et transparentes.

Le Coordinateur National de l’UFC

GAILETH GATTOUL BOURKOUMANDAH

581 Vues

Il n'y a pas encore de commentaire pour cet article