Dix-huit ans après le début de l’exploitation de l’or noir, le rêve s’est dissipé. A l’échelle du pays comme dans la région productrice, les retombées n’ont jamais été à la hauteur des attentes, malgré les garde-fous des institutions internationales.

La terre de Komé est piquée de centaines de tuyaux blancs. C’est ici que l’exploitation du pétrole a commencé au Tchad, en 2003. L’usine géante d’Esso aspire aujourd’hui le sous-sol du bassin de Doba, dans le sud du pays, à travers un vaste réseau de pompes, de valves, de vannes, de tableaux électriques, de raccords, d’oléoducs souterrains, commandés à distance depuis une centrale grillagée et interdite d’accès. Ses hautes formes verticales, dans le paysage plat de la savane, sont visibles à plusieurs kilomètres à la ronde. Encore davantage la nuit, quand la flamme de la torchère, qui brûle les rejets de gaz fossile, illumine les ténèbres. Elle flambe en continu depuis dix-huit ans.

« On pensait que le pétrole allait être la solution à tous nos problèmes, se remémore Mahamat Ahmat Alhabo, ministre des Finances à la fin des années 90, passé depuis dans l’opposition. Je me souviens d’une réunion, aux États-Unis, avec tout le gratin de l’industrie pétrolière, la Banque mondiale, les bailleurs. On me tapait dans le dos en disant : “Félicitations, vous allez avoir tellement d’argent que vous n’allez pas savoir comment le dépenser !” » Il reçoit aujourd’hui les visiteurs sur la terrasse fleurie de la maison familiale, à N’Djamena, à 500 kilomètres de Komé. « Où est passé le magot ? On a reçu des sommes inimaginables, surtout quand le prix du baril a grimpé, au début des années 2010. Mais le trésor a été dilapidé et détourné massivement. »

Fonds « siphonné »

L’histoire du pétrole tchadien est celle d’une désillusion. En 2019, le pays pointait à la 187e place sur 189 au classement de l’indice du développement humain calculé par les Nations unies. Près de la moitié de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Les habitants de la région productrice sont les plus amers. « Quand on me parle du pétrole, j’ai la gorge qui se noue », mime une dame dont la maison jouxte l’enceinte sécurisée du camp d’Esso. Vendeuse ambulante installée « sur la route de la Centrafrique », elle était rentrée pleine d’espoir dans son village à l’annonce du démarrage de l’exploitation. « De l’argent, honnêtement, il y en a eu. La compagnie payait des compensations aux paysans pour les champs qu’elle accaparait. Des pauvres cultivateurs analphabètes recevaient subitement des millions de francs CFA. En liquide ! Les premières années, les commerçants comme moi se sont frotté les mains. Et puis tout ça s’est tari. Aujourd’hui, c’est pire qu’avant. »

Les histoires de « compensations », réelles ou légendaires, se racontent encore pour rire et pour pleurer dans les cabarets de Doba. L’homme qui vida des casiers entiers de bière dans une baignoire pour prendre le bain de ses rêves, celui qui acheta une télévision à écran plat devenue une table de salon faute d’électricité dans le village, les clients qui posaient des billets de 10 000 francs CFA sur leurs verres pour en barrer l’accès aux mouches… « Ces paysans, qui n’avaient jamais eu d’autres revenus que le produit de leur récolte, n’ont pas su gérer, épargner ou investir, commente sèchement le chef de canton de Komé. Ils n’ont pas été accompagnés. Il y a eu un gaspillage terrible. »

Selon le dernier rapport de l’Initiative pour la transparence des industries extractives, portant sur l’année 2018, « les revenus [étatiques] générés par le secteur totalisent un montant de 676 millions USD [560 millions d’euros environ, ndlr] », soit «56,29% des revenus de l’État tchadien ». Le contrat avec Esso (puis avec le groupe China National Petroleum Corporation, qui exploite un second gisement depuis 2009) prévoit que N’Djamena récupère 12,5% des recettes des exploitants – en nature, sous la forme de livraisons de pétrole brut. Une manne que les institutions internationales avaient encadrée de nombreux garde-fous au tournant des années 2000.

La Banque mondiale, notamment, l’un des bailleurs du pipeline Tchad-Cameroun, qui écoule le pétrole de Doba vers la côte du golfe de Guinée, avait imposé des mécanismes de « bonne gouvernance pétrolière » aux autorités tchadiennes comme aux exploitants. « Ils ont tous sauté, raconte Mahamat Nour Ahmat Ibedou, défenseur des droits humains, célèbre pour ses nombreux séjours en prison. Le fonds réservé aux générations futures a été siphonné, celui dit “de stabilisation” [qui prévoyait que 80% des redevances soient affectées aux secteurs prioritaires du développement] a été dévoyé. » Quant à l’instance indépendante chargée d’examiner les circuits financiers liés aux hydrocarbures, le Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers, elle a été purement et simplement supprimée en 2018.

« Quartier Satan »

A Komé, un quartier entier est né du rêve pétrolier. Situé à quelques kilomètres du vieux village, cet agglomérat de baraques s’est greffé à l’entrée de la base d’Esso. Des paysans privés de terre, des aventuriers, des étrangers, s’y sont entassés, attirés par la promesse des retombées de la centrale. Une usine aussi gigantesque, la plus grande que le Tchad n’ait jamais connue, allait forcément embaucher, dépenser, ruisseler, pensaient-ils. On a baptisé l’endroit « Quartier attend ». Mais les cadres comme les ingénieurs sont arrivés directement du Texas, voire du Nigeria voisin. Les habitants de Komé ne les croisent jamais, l’aéroport par lequel ils arrivent et ils repartent tous les mois, est situé à l’intérieur de la base. De toute façon, l’industrie des hydrocarbures requiert très peu de main-d’œuvre. Le pétrole de Doba est pompé de façon automatisée. Tout au plus quelques chanceux ont-ils été employés pour des tâches ménagères. La cité désœuvrée est maintenant surnommée « Quartier Satan ». Avec plus de 12 000 habitants, elle a toutefois obtenu un statut de ville – réputée pour sa violence, sa prostitution et ses dérives alcoolisées.

En revanche, l’électricité n’est jamais arrivée jusqu’à Komé. Les quatre puissantes turbines d’Esso, qui alimentent l’usine et la base, narguent le reste de la province, l’une des plus peuplées et des plus pauvres du Tchad. Les lignes électriques raccordées aux centaines de puits de pétrole ne daignent pas descendre jusque dans les villages, plongés dans le noir à la nuit tombée. Là encore, les promesses de développement se sont peu à peu évanouies.

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Pourtant, 5% des revenus du pétrole devaient être reversés à la région productrice. Le chiffre est même gravé dans la loi tchadienne. Un Comité de gestion a été mis en place à cet effet. Son vice-président, Iréné Mbaikoro, est un homme exténué. Il a passé la nuit précédant notre entrevue à « compiler les résultats » de l’élection présidentielle dans son bureau climatisé de Doba, le chef-lieu de la province. Iréné Mbaikoro est aussi le secrétaire local du Mouvement patriotique du salut, le parti au pouvoir depuis 1990. « Selon les prix du baril, la région reçoit entre 2 et 9 milliards de francs par an [entre 3 et 13 millions d’euros], explique-t-il. Mais on ne peut pas faire ce que l’on veut avec cet argent : on doit suivre le plan national de développement, qui identifie des secteurs prioritaires, comme la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Dans la pratique, le fonds peut aussi servir à construire les logements des autorités administratives… »

Lui-même en convient : l’argent du pétrole est rarement utilisé de façon optimale. « On est soumis à d’intenses pressions politiques. Pour les écoles, par exemple. On en construit dans des endroits absurdes, parfois pour satisfaire des requêtes individuelles, admet-il. Notre marge de manœuvre, en réalité, n’est pas énorme. Entre 2011 et 2017, on nous a imposé de faire des crédits à la population : on a distribué plus de 4 milliards de francs CFA [6 millions d’euros] ! La plupart n’ont pas été et ne seront jamais remboursés. »

Une « gestion caporalisée »

Esaie Mbaïtelsem Betel, coordinateur de l’Association tchadienne des acteurs du développement rural de Doba, a aussi été membre du Comité de gestion, en tant que représentant de la société civile. Dans la cour nue de son association, il a disposé quelques chaises en plastique pour discuter de cette « supercherie ». « Des piles de projets étaient prêts, mais à l’époque, Déby a dit “non, distribuez des crédits aux gens, et construisez des abattoirs”, raconte-t-il en redressant sa casquette à carreaux. La gestion des 5% a été totalement caporalisée, c’est un vrai gâchis. »

L’homme politique et l’activiste se rejoignent surtout sur un constat : au lieu d’aider la région, l’argent du pétrole est venu se substituer aux fonds nationaux de développement. « Le caractère additionnel du fonds n’est pas respecté, répète Iréné Mbaikoro. Les ministres, les autorités, les députés… tout le monde se dit : à Doba, ils ont déjà les 5%. Résultat : la région est moins bien dotée financièrement que les autres, c’est un comble !»

A Komé, sur les bancs de l’église, dans les tavernes ou au marché, les revenus du pétrole sont souvent qualifiés d’« argent du diable». Celui qui brûle les doigts et qui « apporte le malheur », insiste le chef de canton. Assis sous un vénérable manguier, il a revêtu ce vendredi ses habits brodés, couleur safran, pour se rendre à des obsèques. Entouré de ses conseillers, il attend la moto qui doit passer le chercher pour le conduire à la cérémonie. Le bourdonnement de la radio meuble les silences. De temps en temps, des mangues mûres s’écrasent au sol. L’une tombe à quelques centimètres d’un bébé, surpris, qui s’arrête de pleurer. « Il est comme nous avec le pétrole, rit soudainement le chef, en pointant l’enfant avec sa canne. Esso nous est tombé du ciel. Mais notre mangue à nous était pourrie. »

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Célian Macé, envoyé spécial à Komé

Tchadanthropus-tribune avec Libération

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