Après la signature d’un accord entre Mahamat Déby Itno et une quarantaine de groupes rebelles ce lundi 8 août, le dialogue national doit s’ouvrir le 20 août. Le Premier ministre tchadien explique ce qu’en attendent les autorités de transition.

Originaire, comme l’opposant Saleh Kebzabo, du Mayo-Kebbi Ouest, région du sud du pays frontalière du Cameroun, fils d’agriculteurs-éleveurs, Albert Pahimi Padacké a « le sens de la médiation » dans le sang. Il a grandi en brousse là où, chaque jour, on doit régler des litiges fonciers et des problèmes de troupeaux. Une prédisposition qu’il a cultivée au cours de ses études de droit public.

Maintes fois ministre ou secrétaire d’État des années 1990 à la fin des années 2000 (Finances, Commerce, Mines, Énergie et Pétrole, Agriculture, Justice, Postes et Technologies de l’information), Albert Pahimi Padacké a été candidat à la présidentielle en 2006, en 2011 et en 2021 – sous les couleurs du Rassemblement national des démocrates tchadiens (RNDT-Le Réveil) -, face à Idriss Déby Itno, dont il sera le dernier Premier ministre, de 2016 à 2018, année où la nouvelle Constitution a supprimé la fonction.

Profondément marqué par la mort de l’ancien chef d’État, il n’a pas réfléchi longtemps, le 26 avril 2021, lorsque le fils du maréchal défunt, Mahamat Idriss Déby, devenu président du Comité militaire de transition (CMT), lui a proposé d’être le chef du gouvernement du Comité national de transition (CNT). « Les rebelles du Fact [Front pour l’alternance et la concorde au Tchad] étaient à 300 kilomètres de la capitale. J’ai accepté ce poste pour sauver le Tchad de la guerre civile. »

Pahimi Padacké a toujours été respecté pour sa capacité à rappeler les règles du jeu. C’est lui qui en 2007, alors qu’il était garde des Sceaux, engagea des poursuites judiciaires contre l’Arche de Zoé, l’association française accusée d’ « adoption et aide au séjour irrégulier de mineurs étrangers ». C’est lui encore qui, presque naturellement, a été chargé de mener à bien le dialogue national inclusif (DNI), « du jour au lendemain, sans plan de préparation, mais avec un volet juridique important », souligne-t-il. Aujourd’hui, ce catholique pratiquant de 55 ans ouvre sa porte à tout le monde car, dit-il, « l’union fait la force ».

Jeune Afrique : Cinq mois après l’ouverture du pré-dialogue à Doha, un accord a été signé ce lundi 8 août par Mahamat Déby Itno et une quarantaine de groupes rebelles. Comment se sont passées les négociations ?

Albert Pahimi Padacké : Avec le président du CNT, Mahamat Idriss Déby, nous avons décidé dès le début d’aller au dialogue national inclusif, sans qu’il y ait aucune pression, ni populaire ni étrangère, encore moins française… Après la mort brutale du chef de l’État, nous avons voulu jeter les bases d’un nouveau contrat social pour que de tels actes ne se reproduisent plus.

Nous avons préalablement engagé des discussions dans les vingt-trois provinces du pays, puis avec les représentants des principales diasporas dans le monde. Nous voulions envoyer un signal fort aux politico-militaires exilés pour qu’ils reviennent au Tchad avec toutes les garanties judiciaires et sécuritaires, face aux tentations de revanche. Nous avons même élaboré des lois d’amnistie, adoptées par le Parlement, et réfléchi à la restitution des biens spoliés durant ces années d’exil. Au sortir du dialogue national, les Tchadiens auront choisi la nouvelle base du corpus juridique pour la paix et le vivre-ensemble.

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Ma méthode est celle de la consultation permanente des différences forces politiques et sociales du pays. Lorsque je suis allé à Doha pour ouvrir le pré-dialogue, le 13 mars, j’ai été surpris de l’accueil qu’on nous a fait. Je n’ai jamais vu autant d’accolades. Tous les participants, proches du gouvernement comme politico-militaires, se tombaient littéralement dans les bras. On n’avait pas l’impression d’être en conflit. Il y a des liens très forts entre nous.

Pourtant, dès la séance d’ouverture, les partisans du Fact de Mahamat Mahdi Ali, vous ont claqué la porte au nez, notamment pour manifester leur mécontentement face au nombre de groupes rebelles présents autour de la table, qu’ils estiment disproportionné…

Oui, c’est vrai. Mais c’était un coup d’éclat, un moyen de faire pression, puisqu’ils sont revenus dans la salle presque immédiatement. Derrière cela, il y a peut-être un problème de sémantique. Certains politico-militaires sont représentés à l’Assemblée, d’autres pas. Certains ont plus de militants que d’autres et se sentent plus légitimes pour prendre la parole. Nous, nous sommes dans une logique d’ouverture, « d’inclusivité ». C’est vrai que ça peut donner l’impression d’une cacophonie mais notre objectif, c’est de rassembler tous les Tchadiens, pas seulement quelques-uns d’entre eux.

La grande question, c’est le retour. Êtes-vous certains de vouloir tourner la page avec ceux que vous accusez d’avoir assassiné l’ancien président Déby Itno ?

Personne ne sera arrêté ni inquiété à N’Djamena. D’ailleurs, pas mal de politico-militaires sont déjà rentrés. Il y en a même au sein du CNT.

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Et Mahdi ?

Il n’est pas jugé. Ses compagnons ont été amnistiés, pourtant, existe-t-il un politico-militaire qui n’ait pas tiré sur un Tchadien ? Mahdi pourra revenir dialoguer. Aucun Tchadien n’est exclu.

Beaucoup dénoncent le problème de l’ethnicité au Tchad et la prédominance de Zaghawas aux postes clés du pouvoir. Que leur dites-vous ?

L’utilisation politique de l’appartenance ethnique du pays est un héritage des conquêtes armées du pouvoir. Il faut que l’on en sorte pour que les dirigeants démocratiquement élus aient l’obligation de rendre des comptes à la communauté nationale. L’État doit assurer la justice et la sécurité à chaque citoyen sans considération ethnique.

Alors, qu’est ce qui coinçait ?

Je ne dirai pas que ça coince. Le pays hôte du pré-dialogue, le Qatar, a son rythme et sa méthode de travail. Mais certains ont voulu aborder les questions de fond. Alors que le gouvernement était parti avec l’idée que le dialogue, lui, se ferait à N’Djamena. Heureusement pour nous, le Qatar a pris en charge les frais de tous les délégués et de l’ensemble des politico-militaires sur place, ce qui est un grand soulagement car le processus de dialogue nous coûte déjà cher à travers les réunions du pré-dialogue qui ont été organisées au Tchad, et le citoyen tchadien moyen y perd beaucoup en matière d’éducation, de santé, etc.

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Le problème, c’est que, si l’accord signé à Doha est ensuite remis en question au Tchad, lors du dialogue national inclusif et souverain – je répète « souverain » -, certains diront que nous ne respectons pas l’accord.

Que répondez-vous à ceux qui vous soupçonne d’avoir fait traîner les négociations pour faire durer la transition ?

Cette lenteur est d’abord un problème pour nous ! Nous voulions une transition courte. Cette négociation “élastique” nous a retardé dans notre agenda, notamment par rapport à nos partenaires économiques. Lesquels ne sont pas prêts à nous soutenir sur la durée, notamment concernant la mobilisation des ressources. Ainsi, le “basket fund” du Pnud [« fonds commun de soutien » mis en place par le Programme des Nations unies pour le développement en novembre 2021 pour accompagner la transition] n’a prévu que 67 millions de dollars. Or ces retards engendrent un besoin en ressources beaucoup plus important que ce qui est annoncé, et le rythme de décaissement n’est pas à la hauteur…

Nous voulons restaurer la paix au plus vite, car nous n’avons pas d’autre choix si nous voulons sortir des difficultés économiques et sociales que le pays traverse. Nous espérons organiser une élection présidentielle libre et transparente d’ici à la fin de 2023… Mais à Doha, certaines puissances semblaient tirer les ficelles depuis l’extérieur.

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Lesquelles ? Pensez-vous à la Russie, que l’on dit proche des politico-militaires en Libye ?

Je n’ai pas d’informations particulières. Mais il est vrai qu’au regard de la présence de Wagner au Mali, en RCA, au Soudan et en Libye, on voit bien qu’il y a une lutte stratégique dans la zone. S’il n’y pas eu de grosse manifestation populaire au Tchad, on a vu apparaître des slogans hostiles à la France, qui ressemblaient à ceux vus au Mali… Nous craignons que certains opposants surfent sur l’ignorance des populations en s’appuyant sur des puissances étrangères pour servir leur propre agenda. Et en utilisant d’autres canaux médiatiques, pour tenter de déstabiliser nos partenaires. Nous continuons à faire confiance à la France, qui a un engagement et des objectifs précis. En face, d’autres sont dans une logique de mercenariat, on ne peut pas accepter ça.

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La meilleure manière de lutter contre cela n’est-elle pas d’organiser au plus vite des élections « libres, démocratiques et transparentes » ?

Encore faudrait-il pour se faire que nos partenaires nous en donnent les moyens. Je suis un démocrate, je suis pour les élections libres et transparentes. Mais ces dernières ne suffisent pas seules à nous prémunir contre la déstabilisation, il faut aussi davantage œuvrer pour le développement et contre la pauvreté dans notre pays.

Les manifestations à N’Djamena ne sont ni des démonstrations de force de l’opposition ni celles d’un syndicat, mais uniquement celles de la frustration populaire. Alors, seul le dialogue inclusif permettra de bien poser le débat en matière de justice sociale, d’égalité et d’équité. Ce sont ces valeurs qui assureront la stabilité et garantiront la réconciliation des cœurs en débouchant sur une alternance pacifique.

Jeune Afrique

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