Difficile de ne pas tomber dans la torpeur. Dans la chaleur d’un mois de mai où le thermomètre dépasse allègrement les 40 degrés, les climatiseurs sont malheureusement à l’arrêt dans les locaux de la primature du Tchad. Quelques jeunes hommes en costume, secrétaires, conseillers ou membres de la sécurité, continuent de se déplacer à pas feutrés dans les couloirs, de bureau en bureau. Régulièrement, ils viennent informer les visiteurs de Saleh Kebzabo de l’évolution de son emploi du temps.

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Cible des critiques

Le Premier ministre est évidemment très sollicité mais, autour de lui, le ballet est rendu hésitant par l’obscurité. En l’absence d’électricité – les générateurs ne pouvant prendre le relais faute de carburant –, chacun est parfois obligé de se diriger à l’aveuglette, au jugé ou grâce à la lampe-torche de son téléphone portable. Certains s’excusent, sans trop insister. Dans le regard de quelques-uns, on peut lire une pointe de désarroi. Les fonctionnaires préféreraient donner une meilleure image que celle d’une administration s’éclairant au smartphone.

Saleh Kebzabo fait bonne figure. Vêtu d’un élégant costume sombre à col Mao, il est, comme chacun, accablé par la chaleur. Par les coupures de courant à répétition aussi. Longtemps, en opposant, il en a fait un argument contre le défunt président Idriss Déby Itno, fustigeant le manque d’investissements et d’infrastructures. Et le voilà aujourd’hui, à 76 ans, à la tête du gouvernement nommé en octobre 2022. La cible des critiques, désormais, c’est (en partie) lui. Qu’importe. Il en a décidé ainsi : au cours de cette transition, il accepte d’endosser le mauvais rôle.

IL A PRIS SES RESPONSABILITÉS

Dès le 20 octobre 2022, Saleh Kebzabo avait d’ailleurs dévoilé ses intentions. Au soir d’une journée de manifestations et de répression meurtrière, le Premier ministre avait pris la parole devant les journalistes, dénonçant une opposition selon lui irresponsable et une tentative d’insurrection et de renversement des institutions. Le président Mahamat Idriss Déby Itno était resté, lui, plus en retrait. « Il a pris ses responsabilités et dénoncé la réalité du 20 octobre : des manifestations instrumentalisées par des radicaux pour renverser le gouvernement », explique un proche. « Cela lui a fait beaucoup de mal, déplore un leader de la société civile. Ce discours n’est pas du tout passé auprès de la jeunesse. Il a perdu beaucoup de crédibilité en tant qu’opposant. »

Prendre la tête des Républicains

Saleh Kebzabo assume. Alors qu’il nous reçoit dans un salon de la primature, il persiste et parle desdites manifestations comme d’une tentative de prise de pouvoir par certains opposants. « Certains avaient été armés en amont. Il n’y avait pas de marche pacifique mais une offensive planifiée », assure-t-il. Ciblant nommément Succès Masra, il estime que l’opposant en exil devra faire face à la justice s’il rentre au pays.

POUR KEBZABO, L’ENJEU EST DE S’IMPOSER FACE AUX RADICAUX

« Le Premier ministre a fait le choix d’accompagner la transition et de s’impliquer pour sa réussite. Il s’oppose donc forcément à ceux qui voudraient la faire dérailler », résume l’un de ses collaborateurs. « Il y a en quelque sorte trois camps : le clan Déby et le Mouvement patriotique du salut [MPS, ancien parti au pouvoir],  les radicaux, représentés par Masra, et, entre les deux, une opposition qui se décrit comme républicaine, au sein de laquelle on trouve l’actuel Premier ministre, ainsi que son prédécesseur, Albert Pahimi Padacké« , analyse un politologue tchadien. « Pour Kebzabo, l’enjeu est de s’imposer face aux radicaux et de prendre la tête des Républicains », ajoute-t-il.

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Le 17 décembre, l’intéressé passera un premier test, avec le référendum sur la nouvelle Constitution, consacrant la forme de l’État, unitaire et décentralisée. Au contraire de certains de ses proches collaborateurs, Saleh Kebzabo s’est ouvertement opposé à l’idée de la mise en place d’une fédération, qui avait pourtant les faveurs de nombreux cadres politiques originaires, comme lui, du sud du pays. Il lui faudra ensuite faire face au véritable défi de sa mission : l’organisation d’élections libres et crédibles – dont une présidentielle –, qui devront mettre fin à la transition d’ici au mois d’octobre 2024, au plus tard.

« Tous les chevaux doivent pouvoir participer »

Là encore, Saleh Kebzabo essuie de vives critiques. Une partie de l’opposition, la plus virulente, se trouve désormais en exil, dans le sillage de Succès Masra, tandis que, à N’Djamena, beaucoup doutent que le Premier ministre sera capable d’organiser des scrutins au-dessus de tout soupçon.

« Quelle crédibilité lui accorder ? s’interroge notre interlocuteur de la société civile. Il était en poste au moment du Dialogue national inclusif et souverain [DNIS], qui a été complétement instrumentalisé par le pouvoir et le MPS. Pourquoi cela serait-il différent demain, quand il faudra mettre en place la commission électorale et organiser la présidentielle ? »

LE RÔLE DU DIALOGUE N’ÉTAIT PAS D’ÉCARTER DES CANDIDATS

« Je demande aux Tchadiens de me faire confiance. Ils savent que je me suis battu contre la fraude toute ma vie », rétorque Saleh Kebzabo. Cela suffira-t-il à convaincre ? « Kebzabo accepte de faire le sale boulot face à ceux qui s’opposent à la transition, avoue un proche de la présidence. Il prend des coups et accepte cela, parce qu’il pense qu’il pourra imposer une alternance lors de la présidentielle. Pendant ce temps-là, Mahamat Idriss Déby Itno garde la main sur les finances et la sécurité, et peut surtout rester tranquillement au-dessus de la mêlée. »

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Garant de la crédibilité des futures élections, Saleh Kebzabo ne travaille-t-il pas aussi pour lui-même ? Comme le chef de l’État, il aura le droit de se présenter à la présidentielle, le dialogue national ayant choisi de ne pas interdire aux dirigeants de la transition de concourir. Interrogé sur ce point, le Premier ministre affirme ne pas exclure de se porter candidat en 2014   il aura alors 77 ans. « La porte n’est pas fermée, et le rôle du dialogue n’était pas d’écarter des candidats, affirme-t-il. Je veillerai à ce que la liberté de vote des Tchadiens soit respectée. Ce sera une course ouverte, et tous les chevaux doivent pouvoir participer. »

Au sein même de son parti, l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR), les choses semblent même encore plus claires : Saleh Kebzabo est à l’heure actuelle le candidat de la formation d’opposition pour le prochain scrutin présidentiel. « Pour nous, Kebzabo sera candidat, à moins que notre congrès en décide autrement », confie Célestin Topona Mocnga, numéro deux du parti. La « course » à la magistrature suprême pourrait alors voir concourir Mahamat Idriss Déby Itno, probable candidat, et ses deux Premiers ministres de la transition, Saleh Kebzabo et Albert Pahimi Padacké, qui se préparent également. Un air de déjà-vu.

Jeune Afrique

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