Pour mener à bien l’acte II d’une transition politique entamée le 20 avril 2021, le fils du maréchal tué au front a choisi de cohabiter avec un ancien opposant historique de 75 ans dont il est impossible de mettre en doute l’engagement au service de la démocratie.

Qui se souvient encore d’Ahmed Moussa, fondateur, en avril 1965, du Front de libération du Tchad, premier grain d’un interminable chapelet de rébellions armées ? Pourtant, l’ombre de celui qui depuis son refuge soudanais dirigea il y a 57 ans la première attaque d’un poste militaire de l’armée tchadienne, à Adré, dans le Ouaddaï, planait sur la salle du Palais du 15-Janvier lors du discours de clôture du Dialogue national, prononcé le 8 octobre par le président de la transition, Mahamat Idriss Déby Itno.

« Parce que le Tchad le vaut bien ! »

Après avoir demandé pardon au peuple, au nom de tous les chefs d’État depuis l’indépendance, et répété à plusieurs reprises son mantra inspiré du slogan d’une célèbre marque de cosmétiques « Parce que le Tchad le vaut bien ! », le jeune général a exprimé le souhait de voir enfin s’effacer l’image d’« un pays en crise depuis plus de cinquante ans ». Comme si, un demi-siècle plus tard, il fallait encore et toujours traiter le mal qui avait poussé Ahmed Moussa, Ibrahim Abatcha, El Hadj Issaka, Abba Siddick et la cohorte sans cesse renouvelée de leurs successeurs à prendre le maquis.

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Pour mener à bien l’acte II d’une transition politique entamée le 20 avril 2021 par une prise du pouvoir certes anticonstitutionnelle mais inévitable dans le contexte de l’époque (les colonnes rebelles étaient à cent kilomètres de N’Djamena, et chacun sait qu’au Tchad ce n’est pas l’État qui a son armée, mais l’inverse), le fils du maréchal tué au front a choisi de cohabiter avec un ancien opposant historique de 75 ans, dont il est impossible de mettre en doute les états de service à la cause de la démocratie et chez qui il est très difficile de percevoir une once d’affection pour le pouvoir kaki.

« Aller à la soupe ? Mais quelle soupe ? »

Saleh Kebzabo, qui a laissé à Jeune Afrique, où il officia pendant cinq ans au début des années 1970, le souvenir d’un journaliste à la plume acérée et aux idées progressistes, se définit lui-même comme étant avant tout « un homme libre », une posture qu’il n’a cessé de cultiver même quand il fut, entre 1993 et 2000, ministre d’Idriss Déby Itno. Candidat à quatre reprises à l’élection présidentielle contre ce dernier, celui qui commença sa carrière de militant aux côtés du Docteur Outel Bono, assassiné à Paris par des barbouzes liés aux réseaux Foccart, a été le fondateur du premier journal indépendant du Tchad, N’Djamena Hebdo, et l’un des initiateurs de la Ligue tchadienne des droits de l’homme, à une époque où la liberté d’expression était étroitement corsetée par le pouvoir. Un entrepreneur aussi dans les domaines de la publicité, de l’édition et de la communication, avec des réseaux dans le Golfe, activité qui lui a permis d’acquérir une des plus vastes concessions privées de la capitale et d’affirmer aujourd’hui qu’il n’est pas devenu Premier ministre pour s’enrichir. « Aller à la soupe ? Mais quelle soupe ? s’exclame-t-il en réponse aux critiques de certains de ses détracteurs, mon assiette est déjà garnie et chacun sait que le vol, le pillage et les détournements ne font pas partie de ma culture ». Ce cadre de l’Internationale socialiste, aussi malin que cultivé, entend « marquer l’Histoire du Tchad », nous confie-t-il, et mettre à profit ce qu’il qualifie de « dernière partie de [sa] vie de militant » pour mener à bien un chantier vertigineux : rétablir (ou établir) le fonctionnement, l’autorité et la légitimité de l’État, « sans éviter aucun sujet tabou », précise-t-il, pas même celui de la réforme de l’armée.

De nombreux sceptiques

Premier ministre depuis le 12 octobre, à la tête d’un gouvernement d’ouverture au sein duquel figure notamment l’ex-universitaire et chef rebelle Tom Erdimi, Saleh Kebzabo a donc deux ans pour « marquer l’Histoire » avant que n’intervienne une élection présidentielle à laquelle lui-même, s’il le souhaite, et Mahamat Idriss Déby Itno, s’il le décide, pourront se présenter. Ainsi en a statué le Dialogue national inclusif et souverain. Aux sceptiques – ils sont nombreux –, l’inamovible député de Léré dans le Mayo-Kebbi depuis un quart de siècle répond que ce n’est pas à son âge qu’il va « entamer une carrière de tripatouilleur d’élections », lui qui s’est toujours battu pour qu’elles soient honnêtes et transparentes. Quant au chef de l’État, avec qui il a échangé dès le surlendemain du décès de son père et dont il fut un moment question qu’il soit alors le Premier ministre avant que ce projet ne soit remis à plus tard, Saleh Kebzabo ne voit en lui que « courage, engagement et sincérité ». Cela tombe bien puisque Mahamat Idriss Déby Itno confie volontiers le « respect » que lui inspirent l’itinéraire et la personnalité de celui qui fut l’adversaire politique de son père.

Replâtrage de façade

Le tandem formé par ces deux hommes que 37 années séparent peut donc fonctionner, surtout si cette indispensable courroie de transmission qu’est appelé à être le très respecté Gali Gatta Ngothé, autre opposant historique passé par les prisons d’Hissène Habré et habile président du Dialogue national, joue le rôle qui lui est dévolu en tant que nouveau secrétaire général de la présidence. Face à une opposition civile pugnace et volontiers populiste incarnée par Succès Massa, ainsi que par les lointains descendants d’Ahmed Moussa pour qui la rébellion armée est une profession, il leur faudra démontrer que ce qui les unit au service du Tchad est autre chose qu’un replâtrage de façade sans cesse menacé par la déraison, comme ce pays en a tant connu « depuis plus de cinquante ans ».

Jeune Afrique

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