Tchadiennes, Tchadiens, mes chers compatriotes

Il y a 100 jours exactement, la mort soudaine et brutale du président Idriss Deby Itno plongeait notre pays dans une période de graves incertitudes sociales et politiques, avec la crainte pour notre nation de revivre encore les heures sombres de ses déchirures communautaires.  C’est avec une grande crainte justifiée que, dans ce contexte, les Tchadiens ont jugé que la décision de notre armée de s’emparer du pouvoir resté vacant s’est faite en violation des dispositions au détriment du vœu de changement démocratique sans cesse espéré. Mais, il est aussi vrai que l’armée a affirmé s’être vue confrontée au refus du Président de l’Assemblée nationale de prendre ses responsabilités pour assurer la transition.

Conscient des enjeux sécuritaires de l’heure et, convaincu de l’opportunité d’un nouveau départ pour notre nation, le Bureau Exécutif de l’UNDR a pris la décision, certes difficile mais salutaire, de soutenir la marche de notre pays vers une transition qui, si elle se réalisait, marquerait le premier moment du transfèrement pacifique du pouvoir politique dans l’histoire moderne du Tchad. Cette décision, je dois l’avouer, reste encore incomprise de certains Tchadiens. Mais avec le recul, et en mon âme et conscience, j’en suis satisfait et j’estime qu’elle a le mérite d’avoir permis de sauvegarder l’unité et la souveraineté du Tchad, devant le péril d’un basculement dans l’abime des guerres fratricides sans fin que notre pays a connues depuis les premières heures de son indépendance. Nous avons donc décidé, non pas de soutenir une institution ou un homme, mais d’intégrer la transition et ses organes pour y apporter une participation positive et dynamique.

Mes Chers Compatriotes,

Après une période de grâce de 100 jours de gouvernance, l’heure est au bilan pour tirer les leçons de la gestion de la transition par le Conseil Militaire de Transition (CMT). Assurément, la nomination d’un gouvernement de transition a permis d’éloigner le spectre d’une confiscation du processus politique par les militaires et, du même coup, de satisfaire les attentes d’une transition conduite par des autorités civiles. Mais cette phase aurait pu être plus positive si le CMT, comme nous l’avons suggéré dès sa mise sur pied, s’était ouvert à des civils, pour lever davantage les suspicions d’un pouvoir militaire sans partage et durable.

Cependant, l’unité et la prospérité de tous les fils du Tchad que nous avons tous souhaitées dès les premières heures de cette transition semblent s’effriter au fil des jours, donnant le sentiment que le CMT et le Gouvernement tardent à satisfaire les attentes légitimes du peuple.

Au premier titre de ces attentes, demeure la question cruciale de l’organisation du dialogue national inclusif. Je réaffirme mon attachement au caractère inclusif de ce dialogue que je n’ai jamais cessé de solliciter depuis plus de dix ans, parce qu’il doit être l’occasion pour rassembler tous les Tchadiens, par-delà leurs convictions religieuses, leurs différences politiques et leurs appartenances ethniques et sociales, autour d’une seule et même table pour discuter de notre avenir commun. C’est par un dialogue franc et décomplexé que nous pourrons ensemble poser les jalons d’une nouvelle République où le pouvoir politique tirera sa légitimité de la volonté souveraine du peuple, et non plus par la force des armes. J’appelle à un dialogue véritablement inclusif qui permettra aux Tchadiens de tourner résolument le dos aux démons de la haine et de la division, pour jeter les bases d’une communauté politique soudée et fière de sa diversité sociologique. C’est possible et le CMT doit s’y engager avec ardeur et conviction.

Ce dialogue n’aurait évidemment pas de sens sans la participation des politico-militaires et de la diaspora. Ce sera assurément pour nos frères en armes l’occasion de tourner définitivement la triste page de la lutte armée pour s’inscrire dans la logique démocratique. Pour nos frères de la diaspora, c’est aussi l’occasion de voir les portes de leur pays s’ouvrir pour les accueillir librement. Je constate d’ailleurs pour m’en réjouir, qu’il y a des compatriotes qui sont déjà rentrés et cette tendance doit être soutenue.

Mes chers compatriotes,

S’agissant de la gestion courante du pays par le CMT, je suis au regret de constater que la mise en œuvre de certaines dispositions de la Charte, indispensable à la conduite harmonieuse de la transition prend du retard. Il en est ainsi, par exemple, de sa révision qui pourrait se faire avant le Dialogue, et du Conseil National de Transition (CNT) dont la mise en place traine en longueur. Si la mise sur pied d’un Comité de désignation traduit la volonté du CMT de donner corps à l’organe législatif, je veux réaffirmer que la composition du CNT doit être faite de manière consensuelle et refléter la diversité des tendances politiques qui existent au sein de notre nation. La junte doit éviter la tentation de coopter des personnalités uniquement acquises à sa cause pour choisir des citoyens honnêtes qui pourront contribuer librement et en toute indépendance aux débats sur les réformes institutionnelles dont notre Nation a besoin. C’est ici le lieu de mettre en garde contre certaines tentations de retour à l’ordre ancien par les gesticulations des caciques d’un passé à jamais révolu.

Mais ces attentes déçues ne concernent pas uniquement la mise en œuvre des institutions de la transition ; elles s’étendent également aux autres aspects de la gestion courante de l’État telles que les nominations à des postes de responsabilités au sein de l’administration publique. A cet égard, je partage l’indignation de nombreux Tchadiens devant des actes de nominations controversés sur des critères totalement irrationnels et anachroniques. Il ne devrait plus y avoir de clientélisme et de népotisme quand il s’agit d’occuper de hautes responsabilités d’État pour assurer le service public dans l’intérêt de tous. Les seuls critères valables sont la compétence, une solide expérience et une probité à toute épreuve. Le Tchad présente une mosaïque d’identités culturelles que le CMT et le gouvernement de transition doivent nécessairement intégrer dans les actes nominatifs. Autrement, l’on retomberait dans les dérives de l’ancien système tant décriées et qui ont engendré les conséquences que nous connaissons. Bien sûr que l’on observe de temps en temps une volonté de diversification dans les nominations, mais elle est insuffisante et le Gouvernement doit continuer dans cette direction. Nous l’y incitons vivement.

Mes Chers Compatriotes

Au même titre, j’invite le gouvernement de transition à prendre à bras le corps la question de l’emploi des jeunes et à en faire une priorité durant cette transition. Le spectacle désolant de ces jeunes prêts à brûler leurs diplômes et à prendre la route périlleuse de l’exil doit interpeller notre conscience collective et notre réponse doit être à la hauteur de la précarité que cette jeunesse traverse. La solution ne réside pas uniquement dans l’intégration à la Fonction publique. L’Etat dispose de nombreuses manettes pour occuper les jeunes et leur assurer une certaine autonomie pour préserver leur fierté et leur dignité.

J’interpelle d’autre part le CMT sur sa responsabilité d’assurer la protection de la vie des Tchadiens et de leurs biens. Nous constatons malheureusement une recrudescence du phénomène d’insécurité qui n’épargne ni nos villes et encore moins nos campagnes. En plein jour, des Tchadiens se font massacrer par des bandes organisées à caractère mafieux sans que les responsables de ces crimes crapuleux ne soient appréhendés. En campagne, le conflit éleveurs/agriculteurs continue de semer la désolation dans les Féricks et les villages en cette période d’hivernage.

Mes Chers Compatriotes,

Peut-on ne pas évoquer les atteintes aux droits et aux libertés qui ont tendance à devenir une pratique courante ? Les libertés individuelles et collectives, le droit de grève, le droit de choisir librement son courant politique, le droit d’aller et de venir librement partout au Tchad, le droit de manifester et de marcher pacifiquement, entre autres, sont des droits inaliénables conquis de haute lutte et que le Gouvernement doit absolument respecter. Si des dérives sont redoutées, les forces de l’ordre qualifiées et responsables doivent assurer la sécurité dans le strict respect de la dignité humaine et sans aucune brutalité. Car la personne humaine est sacrée et doit être respectée, quoiqu’on lui reproche.

Sur le volet économique et financier, je rappelle que le Gouvernement de transition ne doit pas s’embarrasser d’ambitions qui ne relèvent pas de son programme. Néanmoins, dans le minimum qui lui est dévolu, il doit veiller au respect des engagements vis-à-vis du secteur privé et en particulier, apurer la dette de l’État due aux opérateurs économiques pour relancer les activités et assurer la création des richesses.

En considération de tout cela, j’invite le CMT et le gouvernement de transition à prendre très rapidement les mesures nécessaires pour redresser la trajectoire de la transition. Je leur demande de publier sans plus tarder une feuille de route qui devra faire ressortir clairement les prochaines étapes importantes telles que la mise en place du CNT et la date du Dialogue national inclusif. Toute autre manœuvre dilatoire ne rencontrera pas notre adhésion. Nous avons opté pour une transition de 18 mois, gardons le cap. J’invite donc la communauté internationale à venir dès maintenant au chevet du Tchad pour nous aider à respecter l’échéance des 18 mois qui aboutira à des élections nécessairement couplées, présidentielle et législatives.

Le mandat en accordéon de l’Assemblée nationale actuelle doit impérativement cesser pour que de nouveaux députés crédibles soient élus. A l’analyse, il apparait en effet qu’aussi bien pour des raisons politiques que financières, le couplage des deux élections est la solution idoine.

Enfin, je demande au peuple tchadien de rester vigilant. Après plus de 60 ans d’indépendance, l’opportunité de tourner définitivement la page de la violence politique et d’embrasser les clameurs de la démocratie est plus que jamais à notre portée. Restons mobilisés pour que le processus de transition aboutisse selon la direction que la majorité des Tchadiens auront voulue lui donner.

J’ai évidemment conscience que rien de tout cela ne saurait être entrepris sans la paix. Le mérite revient au CMT d’avoir assuré la paix dès sa prise du pouvoir. 100 jours après, l’on peut considérer qu’une paix relative est assurée dans le pays. Les Tchadiens doivent se battre, ensemble, pour la consolider et faire que cette paix soit pérennisée. C’est un acquis évident et nous nous y consacrerons.

Vive la République, Vive le Tchad 

N’Djaména le 28 juillet 2021

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