Au moins une cinquantaine de personnes ont été tuées ce jeudi, selon le bilan des autorités tchadiennes. Le résultat macabre d’un bras de fer entre une opposition jugée radicale et un pouvoir de transition qui peine à imposer sa légitimité.

L’épreuve de force, que chacun attendait fébrilement, a tourné au bain de sang. Le jeudi 20 octobre, les manifestations contre le maintien au pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno et la violente répression qui s’en est suivie ont fait au minimum « une cinquantaine de morts », dont au moins une dizaine de policiers, selon le décompte annoncé dans la soirée par le Premier ministre et ex-opposant à Idriss Déby Itno, Saleh Kebzabo.

Plusieurs centaines de personnes ont également été blessées lors des heurts avec les forces de l’ordre, à N’Djamena mais aussi à Moundou, la grande ville du sud du pays. Un couvre-feu a été instauré de 20 heures à 6 heures du matin. Il durera, selon les dires du Premier ministre, jusqu’au « rétablissement total de l’ordre » à N’Djamena, à Moundou, à Doba et à Koumra.

Mais, outre l’incapacité chronique des forces de sécurité à maintenir un ordre pacifique dans les manifestations, pourquoi ce 20 octobre a-t-il tourné au drame ? Réponse en quatre points.

1. Une date propice à une « guérilla urbaine »

Le pouvoir était prévenu : ce 20 octobre marquait en effet la fin des dix-huit mois de la transition débutée après le décès de l’ancien président Idriss Déby Itno. Cette date aurait donc dû, selon l’opposition ayant appelé à manifester, être celle de la mise en retrait de Mahamat Idriss Déby Itno et du retour du pouvoir à des autorités civiles issues d’élections transparentes.

Seulement, le calendrier initial a volé en éclats, en raison des retards pris lors des négociations de paix de Doha avec les groupes politico-militaires puis du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS), qui ne s’est achevé que le 8 octobre dernier. DNIS qui a en outre abouti à la prolongation de la transition pour une période de deux ans et un maintien à la présidence de Mahamat Idriss Déby Itno.

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« La marche du 20 octobre était organisée pour marquer notre opposition à cette deuxième phase, qui n’a pas lieu d’être et n’a été enclenchée que grâce à un dialogue qui n’était qu’une mascarade », explique un des organisateurs des manifestations. « L’objectif était simplement de dire haut et fort que nous ne reconnaissions pas ces autorités issues du dialogue. Pour nous, à partir de ce 20 octobre 2022, le Tchad n’a plus de gouvernement légitime et les militaires doivent réintégrer les casernes, comme ils s’y étaient engagés », ajoute cette source.

Cette marche cachait-elle d’autres desseins ? Lors de sa prise de parole du 20 octobre au soir – comme le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Aziz Mahamat Saleh, un peu plus tôt –, Saleh Kebzabo a assuré que « plus de 1 500 jeunes » avaient reçu récemment une « formation à la guérilla urbaine ». « Certains disposaient d’armes à feu utilisées pour faire porter la responsabilité [des tueries] aux forces de l’ordre », a-t-il ajouté, évoquant une « tentative de prise de pouvoir par les armes ». Des enquêtes de police sont en cours afin de déterminer d’éventuelles chaînes de responsabilités – opérationnelles et financières – dans les affrontements meurtriers de ce 20 octobre.

2. Un « cocktail » d’opposants qui inquiète

Si la marche n’avait – comme le plus souvent – pas reçu l’autorisation du ministère de l’Intérieur, les appels à manifester s’étaient multipliés autour d’une coalition menée par la plateforme Wakit-Tama – groupement de forces politiques et d’organisations de la société civile – et Les Transformateurs de Succès Masra. Très actifs sur les réseaux sociaux et bénéficiant d’une popularité grandissante à N’Djamena, ces derniers sont devenus, depuis le début de la transition, les fers de lance d’une opposition « à la confiscation du pouvoir », selon leurs propres termes.

Au moins sept partis politiques avaient appelé à manifester – et leurs activités ont d’ailleurs été suspendues dès ce 21 octobre sur décision de Saleh Kebzabo : Les Transformateurs, le Front populaire pour la fédération (FPF, de Daniel Adoumbaye), le Parti socialiste sans frontière (PSF, de Yaya Dillo), Les Patriotes (LP, de Nassour Ibrahim Koursami), Al Takhadoum Akhadoum (de Mahamat Wardougou Béchir), le Rassemblement pour la justice et l’égalité des Tchadiens (Rajet, d’Ordjei Abderahim Chaha) et le Parti des démocrates pour le renouveau (PDR, d’Izadine Ahmat Tidjani).

Parmi ces personnalités, deux surtout sont au centre des attentions du pouvoir. Succès Masra s’affirme en effet depuis le début de la transition comme l’adversaire le plus coriace de Mahamat Idriss Déby Itno et – sans doute – comme son concurrent le plus sérieux en vue d’une future élection présidentielle, désormais prévue en 2024. Ancien ministre et ex-conseiller d’Idriss Déby Itno, Yaya Dillo Djerou n’a quant à lui pas la même envergure politique et ne bénéficie pas de la même capacité de mobilisation.

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Néanmoins, le patron du PSF est l’une des personnalités les plus surveillées de N’Djamena. Neveu de feu Idriss Déby Itno, il est donc un cousin de l’actuel président, Mahamat Idriss Déby Itno. Membre de la famille passé à l’opposition, il s’était en outre attaqué en 2021 à l’ancienne Première dame, Hinda Déby Itno, en dénonçant des marchés passés entre la fondation de cette dernière, Grand cœur, et les pouvoirs publics. En mars 2021, Yaya Dillo Djerou avait échappé à une arrestation à son domicile de N’Djamena, sa mère ayant alors été tuée dans une opération de police qui a mal tourné.

L’affaire avait à l’époque inquiété jusqu’au sommet de l’État, où Idriss Déby Itno préparait alors l’élection présidentielle et redoutait par dessus tout les querelles intra-familiales. « Succès Masra et Yaya Dillo Djerou sont les deux opposants que craint vraiment Mahamat Idriss Déby Itno », assure un diplomate à N’Djamena. « L’un a un pouvoir de mobilisation qui inquiète et l’autre a des connexions au sein même des cercles familiaux du président. C’est un cocktail que le pouvoir doit absolument surveiller et désamorcer en prévision de 2024 », ajoute cette source.

3. Un Premier ministre qui n’a pas (encore) convaincu

Si la plupart des opposants ayant appelé à manifester ce 20 octobre affirment ne pas reconnaître de légitimité au gouvernement de transition actuel, tous avaient cependant scruté avec attention la liste des ministres dévoilée le 14 octobre dernier. Et, sans surprise, la nomination de Saleh Kebzabo a largement déçu. Bien qu’issu de l’opposition, ce dernier n’a en effet pas l’oreille des partisans rassemblés au sein de la coalition Wakit-Tama et des Transformateurs.

CELA FAIT DES ANNÉES QUE KEBZABO EST DÉCONNECTÉ DE LA BASE MILITANTE.

Dans ces mouvements, beaucoup lui reprochent notamment encore de n’avoir pas appelé ses soutiens à descendre dans la rue après l’élection présidentielle de 2016, lors de laquelle il s’était classé deuxième derrière Idriss Déby Itno avec 12,8 % des voix. Son âge – 75 ans – ne joue pas non plus en sa faveur. « Au sein de l’opposition dite radicale, on voit Kebzabo comme un ‘faux’ opposant et on lui reproche ses compromissions supposées et son manque de radicalité. Pour eux, tourner la page ‘Déby’, c’est aussi mettre Kebzabo et sa génération à la retraite », explique un politologue tchadien.

« Cela fait des années que Saleh Kebzabo est déconnecté de la base militante. Même si on le respecte, sa nomination ne peut calmer personne. Pour nous, ce n’est pas une véritable ouverture », confie un proche des Transformateurs. En poste depuis une semaine seulement, Saleh Kebzabo a conscience du chemin à parcourir pour convaincre ses détracteurs et a pu en mesurer la difficulté ce 20 octobre : parmi les lieux pris d’assaut par une partie des manifestants figurait le siège de son parti, l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (ainsi que le quartier général de son prédécesseur, Albert Pahimi Padacké).

4. Une « boîte de Pandore » au Sud ?

C’est, sans doute, la dimension la plus délicate des événements actuels au Tchad. Avec la nomination de Saleh Kebzabo à la primature, Mahamat Idriss Déby Itno a en effet voulu donner des gages d’ouverture à l’opposition, mais aussi au sud du pays. Originaire du Mayo-Kebbi Ouest, l’actuel Premier ministre serait ainsi, dans l’esprit du président de la transition, le représentant des populations méridionales, lesquelles s’estiment marginalisées politiquement, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir du Zaghawa Idriss Déby Itno en 1990.

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Mais ce choix n’a semble-t-il pas été suffisant, aux yeux de certains opposants originaires du Sud. « Kebzabo est à la primature, certes, mais la quasi-totalité des postes – dont les plus importants – restent entre les mains des natifs du BET [Borkou-Ennedi-Tibesti, ancienne unité administrative du nord du Tchad] », explique un marcheur du 20 octobre. « Le fait que les manifestations aient pris tant d’ampleur à Moundou, mais aussi à Sarh, Doba et Koumra, indique sans doute que les populations du Sud ont été globalement déçues par la transition et le dialogue national », explique notre politologue.

Même si l’opposition dite radicale n’a pas participé au dialogue, celle-ci espérait en effet qu’il ressortirait de ce dernier des propositions sur la forme de l’État et, plus globalement, l’équilibre Nord-Sud. Mais leurs espoirs ont pour l’instant été déçus. « La boîte de Pandore est ouverte et Mahamat Idriss Déby Itno va devoir composer avec cela dans l’optique des futures élections », poursuit cet analyste. « L’une des forces de Succès Masra, lui-même natif du Sud, est de porter ces revendications sur une meilleure répartition du pouvoir. Sur ce plan, la nomination d’un autre ‘sudiste’, Kebzabo, n’a pour le moment rien changé et le Sud fait un peu figure de poudrière », conclut une source diplomatique.

Jeune Afrique

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