Alors que l’opposant tchadien est rentré au Tchad ce 3 novembre, la classe politique reste divisée à son sujet. Certains auraient préféré lui réserver un sort moins favorable.

Descendant d’un jet privé, il s’est agenouillé sur le tarmac de l’aéroport de N’Djamena, embrassant le sol tchadien sous l’œil des personnes venues l’accueillir.

Ce 3 novembre, Succès Masra a finalement regagné le Tchad après une année d’exil, débutée après les manifestations et la répression meurtrière du 20 octobre 2022.

Kebzabo mécontent

L’opposant avait signé quelques jours plus tôt, le 30 octobre à Kinshasa, des accords avec le gouvernement de Mahamat Idriss Déby Itno. En échange, notamment, d’une loi d’amnistie à venir pour lui et ses partisans, il s’engageait à prendre part à la transition et à reprendre le dialogue avec le pouvoir. Mais cet accord n’est pas du goût de tous à N’Djamena.

Au premier rang des contrariés de la classe politique tchadienne : l’ancien opposant Saleh Kebzabo. Le Premier ministre n’a en effet jamais fait mystère du fait qu’il aimerait voir Succès Masra faire face à la justice pour son implication présumée dans ce qu’il considère comme une tentative d’insurrection. 

Son parti, l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR), avait déposé une plainte visant le jeune leader des Transformateurs afin d’obtenir réparation pour le saccage de son siège lors des manifestations. Selon nos informations, Saleh Kebzabo n’a, à l’heure actuelle, pas l’intention de retirer cette procédure.

« Il était l’un des partisans d’une arrestation et d’un procès de Masra dès son retour au Tchad. Les accords de Kinshasa ne faisaient pas partie de ses plans », explique un intime de l’UNDR. « Kebzabo pense à la future présidentielle. Il n’a aucun intérêt à voir Masra rentrer et le concurrencer dans le Sud, dont ils sont tous deux originaires », ajoute un proche du gouvernement.

La présidentielle en ligne de mire

Le raisonnement est peu ou prou le même du côté du prédécesseur de Saleh Kebzabo à la primature de la transition, Albert Pahimi Padacké. L’ancien Premier ministre, lui aussi originaire du Sud, n’était pas favorable à l’option d’un procès et s’est montré en privé critique envers le mandat d’arrêt international émis contre Succès Masra. Mais il n’a guère plus intérêt que Kebzabo à voir Masra revenir dans le jeu et grapiller des voix dans le Sud.

Saleh Kebzabo et Albert Pahimi Padacké pourraient d’ailleurs d’ores et déjà avoir adapté leur stratégie. Forts de moyens financiers récoltés au gré de leurs passages respectifs à la primature et de la présence de certains de leurs proches au gouvernement, ils espèrent gagner en influence dans la partie septentrionale du pays, en venant concurrencer le Mouvement pour la patrie et la salut (MPS), l’ancien parti au pouvoir.

Ce dernier est en effet dans l’expectative à mesure qu’approche la future présidentielle, qui doit être organisée d’ici un an. Si la candidature du président de la transition Mahamat Idriss Déby Itno est très probable, rien n’indique en effet qu’il se lancera sous la bannière du MPS. Plusieurs sources à N’Djamena affirment même qu’il s’apprêterait à lancer, dans les prochains mois, un nouveau parti politique pour porter ses ambitions.

Le bon coup de Déby Itno ?

Mahamat Idriss Déby Itno est en tout cas le premier artisan du retour de Succès Masra au Tchad. Alors qu’une partie de son entourage s’était opposé à ce scénario – notamment son directeur de cabinet, Idriss Youssouf Boy -, le président de transition a ainsi estimé opportun d’offrir ce gage à ses partenaires internationaux, tout en espérant contrecarrer les plans des probables futurs adversaires que sont Saleh Kebzabo et Albert Pahimi Padacké.

« C’est un signal envoyé aux Français et aux Américains, mais Mahamat Idriss Déby Itno n’a surtout pas grand-chose à perdre, affirme notre source proche du gouvernement. En rentrant à N’Djamena, et même si on ne sait pas encore quel rôle il va accepter de jouer, Masra rentre dans le rang. Son retour devrait mécaniquement diviser les voix du Sud et venir gêner Kebzabo. » Plus de doute : à N’Djamena, la pré-campagne pour la présidentielle est bien lancée.

Mathieu Olivier

Jeune Afrique

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