Succès Masra, un Premier ministre inattendu, quelque peu isolé, et bien trop vulnérable, pour espérer sortir vainqueur d’une telle aventure.

 

2024 démarre par une surprise immense pour les Tchadiens : Succès Masra, Premier ministre de Mahamat Idriss Déby. Même les plus avisés des observateurs de la vie politique tchadienne semblent avoir été pris de court par cette nomination. Pourquoi une telle issue pouvait s’imaginer ?

 

À vrai dire, un mois avant la mort d’Idriss Déby Itno, certains analystes semblaient déjà convaincus que l’ancien président finirait par récupérer Succès Masra, et même par le nommer Premier ministre. Le leader des Transformateurs avait été reçu, le 16 mars 2021, par le chef de l’État, à qui il était allé demander de surseoir à la présidentielle. Le propre de pouvoirs comme celui d’Idriss Déby Itno est de récupérer les adversaires les plus coriaces, pour les dompter et, souvent, les jeter, ensuite, démonétisés. Succès Masra aurait-il accepté d’entrer au gouvernement pour servir Déby-père, qu’il combattait alors ? Nul ne le saura jamais, Idriss Déby Itno ayant été tué, un mois plus tard.

 

S’il accepte, aujourd’hui, de devenir Premier ministre de son fils, qu’il a pourfendait, pourtant, jusqu’à ces derniers mois, l’on peut penser qu’il aurait tout aussi bien pu finir par servir le père, réputé indestructible, jusqu’à ce fatidique 20 avril 2021. Beaucoup voient en Succès Masra un homme pressé, aux ambitions claires. Il reste à savoir si accepter un tel poste, dans de telles conditions, est la voie la plus sûre, pour lui, de parvenir à ses fins. Quant à l’utilité d’un tel ralliement pour le pays, elle reste à prouver.

 

Pourquoi parler de ralliement ? Faut-il donc comprendre qu’une telle nomination ne sert que le président de la transition ?

 

C’est lui, en tout cas, qui fait, là, la meilleure opération, après s’être débarrassé, à peu de frais, d’un Premier ministre qui ne lui était plus d’aucune utilité. Saleh Kebzabo a servi. Mais, sur l’échiquier politique tchadien, Succès Masra présente, aujourd’hui, plus d’intérêt que lui, et servira aussi longtemps que son poids politique inquiètera. Ou jusqu’à ce qu’intervienne une rupture brutale, ce qui reste possible, au regard du tempérament du nouveau Premier ministre, qui va devoir avaler des couleuvres. Comme il a d’ailleurs commencé par en avaler, en se résignant à la portion congrue dans la composition de son premier gouvernement. Après tout, il devient Premier ministre, non pas à la suite d’une victoire aux législatives, mais par la seule volonté d’un homme dont il contestait, jusqu’à il y a peu, la légitimité. C’est presque un débauchage. Et, comme tant d’autres, parvenus de la même façon à de telles fonctions, il sera minoritaire dans le gouvernement qu’en théorie, il dirige. Certains ministres ignoreront même superbement son autorité. Et il finira par perdre patience et jeter l’éponge, si Mahamat Idriss Déby ne le congédie pas le premier, pour insubordination.

 

Aurait-il dû refuser cette offre ?

Peut-être aurait-il eu plus de poids, s’il s’était battu davantage, pour avoir un véritable gouvernement d’union, dans lequel siégeraient non pas des ralliés, mais toutes les sensibilités politiques du pays. Cela aurait dilué d’autant le poids des inconditionnels du clan Déby. Mais, comme bien des élites politiques africaines, Succès Masra semble sous-estimer l’impact, sur sa popularité, de l’usure du pouvoir. Dans six mois, il aura beaucoup perdu. Une des rares expériences de transition durablement bénéfique pour un peuple, en Afrique, demeure celle issue des premières élections générales multiraciales d’avril 1994, en Afrique du Sud : Nelson Mandela président, Frederik De Klerk et Thabo Mbeki, vice-présidents, et toutes les autres sensibilités politiques du pays au gouvernement, y compris l’Inkatha de Mangosuthu « Gatsha » Buthelezi. Ils n’avaient en commun que l’amour de la patrie, mais cela a épargné bien des larmes à leur peuple. Succès Masra aurait pu obtenir pareille ouverture de Mahamat Idriss Déby, sans doute plus enclin à la concéder, ce 1er janvier 2024, qu’il ne pourrait l’être, demain. Ce nouveau Premier ministre tchadien est donc un peu isolé, et bien trop vulnérable, pour espérer sortir vainqueur de pareille aventure.

Le Tchadanthropus-tribune avec Rfi

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