L’enrôlement biométrique des électeurs était censé apporter un gage de transparence et de qualité à la prochaine élection présidentielle. Mais, à quelques jours du premier tour du 11 avril, ce sont les problèmes d’acheminement et des soupçons de fraudes qui retiennent l’attention.

La Commission électorale nationale et indépendante (Ceni) a-t-elle délivré des cartes d’électeurs à des Tchadiens mineurs ? Selon plusieurs documents que Jeune Afrique a pu consulter, des cas d’enrôlement biométrique d’enfants n’ayant pas atteint l’âge légal du droit de vote (18 ans) ont en tout cas été constatés, notamment dans le département de Biltine (région de Wadi Fira, dans l’est du pays et à la frontière avec le Soudan).

Sur plusieurs récépissés d’inscription sur les listes électorales dont JA a obtenu copie (voir ci-dessous), les photographies des enrôlés sont en effet celles d’adolescents ou de jeunes garçons. Or, ces clichés ont, selon nos sources, été pris le jour même de leur enrôlement dans un bureau de vote. On peut d’ailleurs observer que le fond des photographies est le même pour chacune. Les dates de naissance indiquées (2001 ou 2002, chaque fois le 1er janvier) ne semblent pas correspondre avec l’âge réel des jeunes garçons.

Craintes de fraudes et retards dans l’acheminement

Contactés par Jeune Afrique, le bureau de la Ceni, présidé par l’universitaire Kodi Mahamat Bam, a « émis des doutes sur l’authenticité de ces documents », sans donner davantage de précisions. Le porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication, Mahamat Zene Cherif, n’a quant à lui pas donné suite à nos sollicitations. Selon une source au sein d’une organisation de la société civile, des cas similaires ont pu être observés à de multiples reprises.

Récépissés d’enrôlement au Tchad.

Toujours selon nos informations, d’autres dysfonctionnements inquiètent la direction nationale de campagne du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir). Des témoignages font état de cartes imprimées en multiples exemplaires, faisant craindre qu’une seule personne puisse voter à plusieurs reprises sous des noms différents (voir ci-dessous). Dans d’autres cas, le nom et/ou le prénom de l’électeur ne figure pas sur le document, où seule la photographie ferait alors foi.

Cartes d’électeurs associant plusieurs noms à une seule et même photographie.

Mais c’est surtout l’acheminement des précieux sésames qui semblent aujourd’hui poser le plus de problèmes. Dans plusieurs bureaux de vote de la capitale tchadienne, N’Djamena, Jeune Afrique a pu constater que les listes électorales avaient été publiées (conformément au chronogramme qui impose leur affichage sept jours avant le vote), bien que les cartes d’électeurs n’aient pas encore été distribuées dans la circonscription correspondante.

La livraison au Tchad et la remise des cartes d’électeurs à N’Djamena et surtout dans les provinces a pris un retard important et des quantités de documents n’ont pas pu être distribuées, à une semaine du premier tour de la présidentielle. Les documents réalisés à l’aide de machines (livrées au Tchad en juillet 2020) de la société néerlandaise HSB Identification (qui a déjà travaillé avec Djibouti) doivent être imprimées loin du Tchad, par une entreprise spécialisée en France.

Le gouvernement tente d’accélérer la distribution

À la suite de ces retards, le gouvernement et la présidence (où le chef de l’État Idriss Déby Itno avait déjà tapé du poing sur la table en juin 2020) ont été poussés à prendre des mesures d’urgence. Selon nos sources, un avion a été affrété par l’État tchadien, pour un peu plus de 150 000 euros, afin de faire la livraison des cartes de Paris à N’Djamena. Mais, de l’aveu même d’une source au MPS, l’acheminement jusqu’aux électeurs pourrait toutefois intervenir trop tard.

Le gouvernement envisage de publier une directive selon laquelle les électeurs tchadiens seraient autorisés à utiliser leur sésame de 2016 (la précédente présidentielle) lors du premier tour du 11 avril. Problème : bon nombre de Tchadiens, nouveaux majeurs ou non, n’en disposent pas ou plus. Certains enrôlés de l’année 2020 et 2021 pourraient donc alors ne pas pouvoir voter, faute de carte.

« Des Tchadiens ne pourront pas aller voter, alors qu’ils se sont inscrits. D’autres pourront voter plusieurs fois grâce à des cartes imprimées en deux, trois, voire huit exemplaires. La logique voudrait qu’on reporte l’élection pour arranger cela », explique un acteur de la société civile. Selon une source gouvernementale, un report est cependant inenvisageable, Idriss Déby Itno s’étant engagé à tenir la présidentielle en avril puis les législatives avant la fin de l’année 2021, sans doute au mois d’octobre.

Jeune Afrique

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