Situation embarrassante pour le président tchadien ainsi que pour Paris : la guérilla qui mine le régime d’Idriss Déby est pilotée depuis Doha par son neveu, Timan Erdimi, commandant de l’Union des forces de la résistance. Mobilisant toute son influence, le gouvernement d’Emmanuel Macron tente de contraindre l’émir du Qatar à surveiller plus fermement son remuant hôte tchadien. Révélations.

Idriss Déby voudrait mettre fin aux manoeuvres de son neveu Timan Erdimi, réfugié au Qatar.

En déplacement à Doha le lundi 11 février, le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian avait deux agendas : l’un, officiel, portait sur une série de dossiers bilatéraux entre les deux pays (Syrie, blocus avec les Emirats, etc.). L’autre, secret, concernait la situation au Tchad.

Très proche du président tchadien, qu’il a appris à connaître lorsqu’il fut ministre de la défense de François Hollande (2012-2017), Jean-Yves Le Drian a transmis aux autorités qataries une demande pressante d’Idriss Déby : contraindre le commandant rebelle Timan Erdimi, réfugié à Doha, à ne plus s’immiscer dans les affaires tchadiennes. Il y a urgence, tant pour la France que pour le régime tchadien : après une dizaine de jours à avaler les kilomètres sur le territoire, les pick-ups de l’Union des forces de la résistance (UFR) d’Erdimi n’ont été stoppés in extremis, le 6 février sur le plateau de l’Ennedi, que grâce à l’intervention des Mirage français stationnés à N’Djamena. La moitié des pick-ups de la rébellion ont été détruits dans l’opération et une dizaine de rebelles ont été tués ou faits prisonniers, dont l’un des propres fils de Timan Erdimi.

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L’opération est un décalque presque parfait de celle menée il y a dix ans par Timan Erdimi et son frère Tom Erdimi contre le régime d’Idriss Déby. En février 2008 déjà, les troupes des deux frères avaient traversé le désert du Tibesti pied au plancher pour être stoppés, là encore, par des avions étrangers, ceux de la société Griffon Aerospace, contractualisée par N’Djamena.

C’est à la suite de cette offensive avortée que le Tchad avait signé un accord avec le Soudan, alors principal soutien de la rébellion des Erdimi, et que Timan avait dû s’exiler à Doha. Depuis 2009, le chef rebelle est l’hôte de l’émir du Qatar Tamim Ben Hamad al-Thani, qui l’héberge et le nourrit. Privé de passeport, Erdimi vit à l’année dans un hôtel Mövenpick proche du front de mer de Doha. Il passe ses journées à prier et à jongler avec ses deux téléphones portables et son appareil satellitaire Thuraya. Bien qu’il ne soit jamais sorti du Qatar en dix ans, c’est depuis sa chambre d’hôtel qu’il commande les troupes de l’UFR, réfugiées au sud-est de la Libye depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi.

Comme leurs chefs, les rebelles tchadiens ont dû quitter le Soudan après l’accord Tchad-Soudan de 2009 et se sont réfugiés en Libye. Malgré cette relocalisation, l’UFR continue à se financer grâce au commerce informel qui prolifère entre le Soudan et la Libye. Idriss Déby peut cependant compter sur le soutien de l’homme fort de la Libye, le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne(ANL) dont les postes avancés menacent les bases arrière de l’UFR dans le Sud libyen, notamment à Umm Al Aranib (Maghreb Confidentiel du 07/02/2019). Adversaire de Haftar, le premier ministre libyen Fayez Sarraj ne s’est pas moins aligné sur les positions pro-tchadiennes de ce dernier. Sarraj a lancé fin janvier un mandat d’arrêt international contre Erdimi et une trentaine d’autres membres de l’UFR (Maghreb Confidentiel du 17/01/2019).

A quoi joue le Qatar ?

Dès le lendemain de la visite de Jean-Yves Le Drian à Doha, soit le 12 février, un émissaire du ministère des affaires étrangères qatari s’est précipité dans l’hôtel où réside Erdimi. Selon nos sources, cet envoyé a indiqué au rebelle tchadien que les Français s’inquiétaient de ses activités et souhaitaient les voir cesser.

Quelques jours après, soit le 18 février, l’émir qatari Tamim Ben Hamad al-Thani a dépêché son conseiller sécurité Mohamed al-Mesned à N’Djamena. Objectif : indiquer au président Déby que Doha prend très au sérieux le cas Erdimi, mais que la situation est complexe car ce dernier est devenu l’hôte de l’émirat à la suite d’un accord diplomatique tripartite. Expulser le rebelle tchadien reviendrait à violer un accord signé par le Tchad, le Soudan et le Qatar. Une prudence qui irrite au plus haut point la France, et met le président tchadien au supplice. Ce dernier a d’ailleurs effectué début mars un voyage en Turquie, le meilleur allié du Qatar dans la région, espérant relayer auprès du président Recep Tayyip Erdogan ses doléances sur Erdimi.

Déby pris à la gorge

Priver Timan Erdimi de sa base arrière est une nécessité absolue pour le président tchadien, qui ne peut pas compter sur son armée pour anéantir l’UFR. Depuis son accession au pouvoir en 1990, Idriss Déby a mis en place une hiérarchie militaire composée quasi uniquement de membres de son clan, les Zaghawas, ce alors même que ceux-ci représentent moins de 10% de la population du pays. Or, Timan Erdimi, ex-directeur de cabinet d’Idriss Déby avant de devenir son principal opposant, est également zaghawa (il est le neveu du président tchadien). Et c’est dans ce même groupe qu’il a recruté les troupes de son mouvement, l’UFR.

Largement dominée par les Zaghawa, l’armée tchadienne est donc de moins en moins encline à combattre ses “frères” enrôlés sous la bannière de la rébellion. Et effectivement, il n’y a eu aucun combat au sol entre les soldats tchadiens et l’UFR depuis de longs mois. Une situation qui rend le président tchadien totalement dépendant de l’armée française, mais qui est très mal vécue par son clan, qui voit d’un très mauvais œil la France s’immiscer dans un conflit intra-Zaghawa au moment où le pays sombre dans la crise économique.

Pour le moment, Paris préfère miser sur Déby, craignant l’arrivée potentielle d’Erdimi au pouvoir. Mais tant que le chef rebelle continuera à bénéficier de l’asile du Qatar, il persistera à lancer ses troupes à l’assaut de N’Djamena, obligeant les Mirage français à intervenir. Tant pour Déby que pour la France, couper Timan Erdimi de ses soutiens est donc vital.

Impasse diplomatique

Pour circonscrire le chef rebelle, le Tchad a déjà multiplié les pressions sur Doha, sans succès. En juin 2017, le pays s’est clairement rangé derrière l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, instigateurs d’un blocus économique contre l’Emirat gazier. A l’époque, Idriss Déby avait rappelé son ambassadeur établi au Qatar et largement contribué, avec son homologue mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, à faire basculer plusieurs pays du Sahel, notamment le Niger, dans le camp anti-Doha. En août 2017, à la suite de combats entre l’armée tchadienne et des trafiquants, au nord du Tchad, dans lesquels plusieurs soldats tchadiens ont péri, N’Djamena avait rompu ses relations diplomatiques avec Doha et fermé son ambassade. Raison invoquée par le ministre des affaires étrangères Mahamat Zene Cherif : les trafiquants étaient liés à l’UFR.

Mais la situation financière dégradée du Tchad l’a obligé à changer son fusil d’épaule et à assouplir son attitude envers le Qatar. Affaibli par les cours du baril depuis 2014, le pays s’est avéré incapable de rembourser 1,4 milliard $ avancé par le négociant Glencore pour financer le rachat des 25% de Chevron dans le bassin de Doba. Or, le premier actionnaire de Glencore n’est autre que le fonds souverain qatari, la Qatar Investment Authority (QIA).

Pour s’attirer les bonnes grâces du Tchad, le Qatar a donc fait pression sur Glencore, comme l’avait révélé Africa Energy intelligence le 06/03/2018. Les termes du prêt ont été revus et N’Djamena a accepté, en échange de ce coup de pouce financier, de reprendre des relations diplomatiques avec le Qatar. Le 20 février 2018, soit la veille du refinancement du prêt de Glencore, le ministre tchadien Mahamat Zene Cherif a débarqué à Doha pour parapher un accord prévoyant la réouverture prochaine d’une ambassade dans la capitale qatarie. L’un des facilitateurs de cette reprise de dialogue entre les deux Etats n’est autre que l’homme d’affaires français Philippe Solomon Hababou, un très proche d’Idriss Déby, qui se rend presque tous les mois à Doha où il a ses habitudes au Four Seasons. Hababou rencontre très régulièrement le ministre des affaires étrangères Mohammed bin Abdulrahman al-Thani, également interlocuteur de Jean-Yves Le Drian.

En septembre 2018, le Tchad a donc dépêché le général Hassan Saleh Algadam Aldjinedi à Doha pour occuper le poste d’ambassadeur (La Lettre du Continent du 19/09/2018). Une nomination qui est à la fois un signe envers l’émir al-Thani mais également Timan Erdimi : le nouvel ambassadeur est en effet un ancien rebelle qui fut le bras droit du commandant de l’UFR, avant de se rallier au gouvernement central à la suite des accords de paix de 2008.

La reprise des relations diplomatiques entre Doha et N’Djamena ne s’est toutefois pas faite sans heurts. Ne parvenant pas à mobiliser un diplomate de haut rang pour son ambassade au Tchad, le Qatar a choisi un fonctionnaire qui était… numéro trois de l’ambassade qatarie au Soudan. Un choix effectué plusieurs mois après la reprise des relations et qui a considérablement froissé les Tchadiens. Depuis la fin janvier, l’ambassadeur du Tchad à Doha est revenu dans son pays pour consultation.

Tchadanthropus-tribune avec la Lettre du Continent

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