Après le Soudan, l’Afghanistan ou plus récemment le Tchad, Doha ambitionne de se poser en grand médiateur au Sahel, en proie à l’activisme croissant des groupes djihadistes et à une insécurité galopante.

À peine le nouvel ambassadeur malien Amadou Dem a-t-il posé ses valises à Doha qu’il a été reçu par les autorités qataries. Durant son audition, le diplomate, passé par la chancellerie malienne à Malabo, a notamment fait le point sur la situation sécuritaire dans son pays alors que la menace djihadiste s’est encore un peu plus étendue. Un sujet suivi de près par la diplomatie qatarie qui lorgne, depuis le début des années 2010, un projet de grandes médiations intersahéliennes entre l’ensemble des belligérants.

Défilé de représentants de la junte à Doha

Si le projet est encore au stade embryonnaire, Doha a vu défiler, depuis le début de l’année 2022, plusieurs représentants de la junte militaire malienne. En février, le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, s’était rendu dans la capitale qatarie pour s’entretenir avec son homologue Mohammed bin Abdulrahman al-Thani. Lors de l’audience, il avait présenté à ce dernier les difficultés économiques rencontrées par le Mali liées aux sanctions économiques et financières alors imposées par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), mais avait aussi évoqué ses inquiétudes quant à la situation sécuritaire. Cette première entrevue a été suivie quelques semaines plus tard, en mars, d’une seconde rencontre beaucoup plus discrète. Abdoulaye Diop et Alousséni Sanou, le ministre de l’Économie et des Finances, se sont alors envolés — sans les membres de leur cabinet — à Abou Dhabi, en Arabie saoudite puis au Qatar, pour solliciter une nouvelle fois l’aide de Doha.

En mai, c’était au tour du ministre de la Sécurité du Mali, le général de brigade Daoud Aly Mohammedine, de se rendre dans l’émirat gazier. Il avait alors rencontré le conseiller à la sécurité de l’émir, Mohammed bin Ahmed al-Misnad (AI du 21/07/22).

À l’heure où l’activisme des groupes djihadistes menace plus que jamais les capitales sahéliennes, Doha n’a pas totalement abandonné l’idée de s’impliquer davantage dans la région. La médiation menée avec les groupes rebelles tchadiens lui a offert un premier round grandeur nature d’une hypothétique action pour d’autres pays de la sous-région. Mohammed bin Ahmed al-Misnad, qui avait chapeauté une partie des négociations avec N’Djamena, garde dans ce cadre un œil attentif sur le Mali. Surtout, Doha dispose d’une galaxie de conseillers très en prise avec ces problématiques, au premier rang desquels figure l’ancien ministre des affaires étrangères burkinabè, Djibril Yipènè Bassolé. Ce dernier était encore à Doha le 15 octobre pour préparer le comité de suivi de l’accord tchadien. Très actif dans les médiations depuis plus d’une décennie, Bassolé n’a jamais caché son souhait de pouvoir étendre son rôle en dehors du Tchad. Sous Blaise Compaoré, il avait mené plusieurs missions de bons offices au Mali.

Outre Bassolé, Doha peut s’appuyer sur un autre connaisseur des cénacles sahéliens, Mustapha Liman Chafi, par ailleurs conseiller spécial du président nigérien Mohamed Bazoum. Bassolé et Chafi se connaissent depuis plus de vingt ans ; les deux hommes ont mené de concert plusieurs négociations d’envergure dans le Sahel ces deux dernières décennies.

Professionnalisation des diplomates

En préambule de son projet de médiation sahélienne, Doha esquisse d’ores et déjà le souhait de rapprocher Paris et Bamako. Un vœu pieux, tant les relations entre les deux capitales sont glaciales depuis le renvoi de l’ambassadeur de France au Mali, Joël Meyer. Surtout, aucun des deux pays ne souhaite à ce jour une implication de Doha dans leurs relations bilatérales.

Mais les ambitions de Doha pourraient aussi se heurter à leurs propres limites. La capacité de médiation qatarie a été mise à rude épreuve lors du pré-dialogue avec les politico-militaires et le gouvernement de transition tchadien. Une conséquence directe du manque de personnel qualifié au sein du ministère des Affaires étrangères.

Conscient de ses fragilités, le Qatar a discrètement pris attache fin septembre avec le nouvel ambassadeur de l’Union européenne à Doha, Cristian Tudor, afin de solliciter auprès de Bruxelles un appui en matière de formation pour ses diplomates, tout particulièrement en matière de médiation.

Tchadanthropus-tribune avec Africa intelligence

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