La présidence centrafricaine finalise actuellement les contours d’un accord inédit avec la société américaine de conseil en sécurité, Bancroft Global Development. Une manœuvre encouragée en coulisses par Washington qui vise, en creux, à affaiblir le groupe paramilitaire russe Wagner. Révélations.

Selon les informations d’Africa Intelligence, un accord de coopération sécuritaire est en négociations avancées entre une organisation non-profit américaine proche du département d’État et la présidence centrafricaine. Fin septembre, une série d’entretiens s’est tenue à Bangui où le chef de l’État centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, a reçu la discrète délégation de la structure de conseil en sécurité, Bancroft Global Development.

Établie à Washington et se présentant à la fois comme une « ONG » et une société militaire privée souvent « contractée » par l’administration américaine, Bancroft Global Development était représentée à Bangui par son président et fondateur, Michael Stock. Ce financier américain s’est rendu en Centrafrique en jet privé en compagnie de l’un de ses conseillers Afrique, le Français Richard Rouget.

Surveillance minière

Outre le président centrafricain, l’équipe de Bancroft Global Development s’est entretenue notamment avec son ministre-conseiller, Prince Borel Yaounga Yiko, de même qu’avec le ministre de la défense, Claude Rameaux Bireau.

Contactés par Africa Intelligence, ni Bancroft Global Development ni les autorités centrafricaines n’ont souhaité commenter ces rencontres et tractations. L’accord négocié prévoit spécifiquement un volet de coopération technique et de formation militaire afin de doter les autorités centrafricaines de capacités de surveillance de son territoire. L’un des objectifs étant de permettre entre autres à Bangui de « monitorer » les mouvements transfrontaliers de groupes rebelles. Pour l’instant, une collaboration avec les Forces armées centrafricaines (FACA) n’est pas vraiment souhaitée, mais son contournement semble délicat.

Un autre volet de l’accord porte sur la création et la formation par Bancroft Global Development d’une unité armée spécialisée, chargée de lutter contre l’exploitation illégale des ressources extractives par des acteurs armés et étrangers. Cette force pourrait être dotée de moyens humains et matériels importants afin de mener des opérations dites « offensives ». L’accent mis sur la surveillance de l’activité minière n’est pas fortuit. Depuis leur arrivée en 2018, les paramilitaires russes de la nébuleuse Wagner ont pris le contrôle d’importants gisements miniers, en particulier la mine d’or de Ndassima, dans le centre du pays, afin de s’assurer des revenus réguliers.

Sous-traitant prisé de Washington

Enfin, un troisième volet des discussions porte sur des actions de lobbying international pour le compte de la Centrafrique et de ses autorités, à Washington et dans les instances des Nations unies. L’ambassade américaine à Bangui n’a pas été associée à cette initiative. L’administration du président Joe Biden cherche depuis plusieurs mois à réduire l’influence de la Russie et de Wagner dans le pays, par le biais dans un premier temps d’une société militaire privée. L’équipe de Bancroft Global Development a quitté Bangui le week-end du 1ᵉʳ octobre, sans avoir encore formellement signé d’accord.

Proche des services de sécurité américains, Bancroft Global Development s’est illustré depuis sa création en 1999 comme un sous-traitant privilégié du département d’État et de l’ONU en zone de conflit. Son opération la plus médiatisée s’est déroulée en Somalie où ses instructeurs militaires, cornaqués notamment par Richard Rouget, ont formé une unité d’élite de la Somali National Army (SNA) et des contingents de la mission de l’Union africaine (Amisom, désormais remplacée par l’Atmis). Sur le continent africain, les éléments de Bancroft Global Development revendiquent une présence en Libye, en Ouganda et au Kenya, de même qu’au Mali pour le compte de la mission onusienne, la Minusma.

Ces opérations sont pour la plupart coordonnées par les « Messieurs Afrique » du groupe : l’ancien de l’US Army Gregory Joachim, chargé des relations avec les autorités américaines et les gouvernements africains, et Richard Rouget, qui a autrefois servi dans les rangs du défunt mercenaire français Bob Denard. Aux prestations de service sécuritaires, cette société « non-profit » s’essaye également à des opérations d’investissement en zones de conflit et à du capital-risque à travers Bancroft Global Investments.

Réticences de Paris

Les pourparlers entre le fondateur Michael Stock et la présidence centrafricaine ont, selon nos informations, été facilités par Pascale Jeannin Perez, une femme d’affaires française établie à Genève, proche de Faustin-Archange Touadéra qu’elle conseille sur des dossiers économiques. Celle-ci n’a pas donné suite aux sollicitations d’Africa Intelligence. Ces derniers mois, le chef de l’État centrafricain a fait l’objet d’approches insistantes de ses homologues occidentaux et plus particulièrement du côté américain. Côté français, le président Emmanuel Macron a ainsi reçu à l’Élysée son homologue centrafricain, de passage à Paris le 13 septembre (AI du 12/09/23).

Paris observe cependant avec un certain scepticisme le regain d’intérêt de Washington pour le pays et se montre réticent au recours à des « contractors », piste activement étudiée par les États-Unis et réclamée par la présidence centrafricaine. L’ambassade française à Bangui a ainsi décliné les sollicitations d’une société militaire privée israélienne dont l’un des représentants s’était rendu sur place en juillet. Depuis plusieurs mois, la France privilégie davantage l’implication renforcée du président rwandais Paul Kagame. Des éléments de la Rwanda Defense Force (RDF) opèrent en Centrafrique pour le compte de la Minusca ou en bilatéral.

Ces différentes démarches occidentales, tentant de recourir à des « proxys » privés ou étatiques, se conjuguent à un affaiblissement de Wagner dans le pays. La mort, en août, de son fondateur, Evgueni Prigozhin, a, entre autres, provoqué des départs de troupes et des problèmes logistiques. L’avenir de représentants locaux du groupe paramilitaire, Dmitri Sytyi et Vitali Perfilev, tous deux visés par des sanctions américaines, semble incertain.

Joan Tilouine

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