Dans le plus grand secret, Kigali et Cotonou finalisent un accord visant à déployer plusieurs centaines de soldats rwandais dans le nord du Bénin, en proie à l’activisme des groupes djihadistes sahéliens. Les premiers éléments devraient arriver en octobre.

La décision doit être officialisée à la fin du mois de septembre : plusieurs centaines de soldats et d’experts de la Rwanda Defence Force (RDF) vont, selon les informations d’Africa Intelligence, être déployés dans le nord du Bénin. Les négociations secrètes entre Kigali et Cotonou, démarrées en mai, viennent d’entrer dans la phase finale.

Le nombre d’éléments rwandais qui devraient être projetés, dans un premier temps, est estimé à 350. Un chiffre qui pourrait ensuite doubler. Seuls quelques chefs d’Etat de la sous-région ont été informés, début septembre, dudit accord. Les premières troupes sont attendues au Bénin courant octobre. Les RDF prendront leurs quartiers dans le Nord, frontalier du Burkina Faso et du Niger. Une zone en proie depuis plusieurs mois à l’activisme accru du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

Aurélien Agbénonci au centre des négociations

Les discussions entre les deux capitales se sont tenues dans la plus grande confidentialité. Les premiers contacts ont été initiés au printemps, après la visite de l’influent chef de la diplomatie béninoise Aurélien Agbénonci à Kigali, au mois de mars. Par la suite, des rencontres entre diplomates et militaires des deux pays se sont enchaînées à un rythme soutenu. Le chef d’état-major général des forces armées béninoises, Fructueux Gbaguidi, s’est rendu en personne dans la capitale rwandaise le 23 juillet pour finaliser les grandes lignes de l’accord avec son homologue rwandais, Jean Bosco Kazura.

Avec le plein soutien du chef de l’Etat béninois Patrice Talon, Aurélien Agbénonci, en fonction depuis 2016, a mené les négociations avec Kigali, où il est particulièrement bien introduit. L’ancien fonctionnaire des Nations unies (ONU) entretient de longue date une relation de confiance avec le président rwandais, Paul Kagame, et son ministre des affaires étrangères, Vincent Biruta.

Aurélien Agbénonci a notamment été en poste au Rwanda en tant que coordonnateur résident de l’ONU et représentant du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de 2008 à 2011. Il s’est alors constitué un entregent au sein de l’élite du Front patriotique rwandais (FPR) et du premier cercle du pensionnaire du palais Urugwiro. C’est lui qui a introduit Patrice Talon auprès de Paul Kagame. A peine élu, en avril 2016, le chef de l’Etat béninois, qui ne cache pas son admiration pour son homologue de Kigali, avait effectué au Rwanda l’un de ses premiers déplacements sur le continent. Durant cette visite officielle de trois jours, les deux présidents ont noué une relation qui s’est renforcée au fil des ans. Elle est, depuis, devenue si étroite que les fils des deux présidents sont, eux aussi, devenu intimes : le 7 août 2021, Ivan Kagame est venu à Paris pour assister au mariage de Lionel Talon (AI du 01/09/21).

L’arme diplomatique de Kigali

Pour le moment, le partenariat militaire noué entre Cotonou et Kigali n’a pas vocation à s’étendre à d’autres pays côtiers de la région également ciblés par les groupes armés djihadistes. En recourant au Rwanda pour assurer une partie de ses opérations militaires, le Bénin innove. Cet accord permet aussi à Kigali de se projeter militairement en Afrique de l’Ouest francophone, ce qui est une première. Après la Centrafrique et le Mozambique, les RDF s’invitent dans la lutte contre le djihadisme sahélien.

Kigali, qui a fait du déploiement de militaires hors de ses frontières l’une de ses principales armes diplomatiques sur la scène internationale, se penchait sur la situation dans la région depuis au moins trois ans. Dès 2018, alors que la force conjointe du G5 Sahel menait ses premières opérations balbutiantes, les stratèges rwandais avaient tenté de nouer des partenariats avec l’alliance militaire régionale, laquelle est aujourd’hui au point mort. Depuis le coup d’Etat à Bamako en août 2020, Kigali est par ailleurs en contact discret et régulier avec la junte militaire malienne d’Assimi Goïta.

Financements flous et course à l’armement

Plusieurs zones d’ombre demeurent autour de cet accord militaire inédit en Afrique de l’Ouest. A commencer par les conditions financières d’un tel déploiement, estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. Une partie de la facture pourrait être directement prise en charge par le Trésor béninois. Autre option sur la table : les mécanismes de financement de l’Union européenne (UE).

Bruxelles planche déjà, depuis le printemps, sur un appui budgétaire à l’effort de guerre rwandais dans la province de Cabo Delgado, au Mozambique, via la Facilité européenne de paix (FEP). Cet instrument est déjà largement mis à contribution depuis le mois de février pour soutenir l’armée ukrainienne face à l’invasion russe. La FEP a vocation à être de plus en plus utilisée sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest. Le déblocage d’une enveloppe de 25 millions d’euros en faveur du Niger, pays voisin du Bénin, a déjà été annoncé en juin.

Tout en finalisant l’accord et en se préparant à accueillir les RDF, Cotonou cherche à considérablement renforcer son arsenal militaire. L’armée béninoise souhaite davantage de drones, d’hélicoptères et de véhicules blindés. Pour ce faire, Patrice Talon s’est lancé dans une vaste réforme de ses circuits d’approvisionnement en armement. Il s’en est ouvert fin juillet au président Emmanuel Macron, en visite officielle au Bénin. Dans les prochaines semaines, des experts de la Direction générale de l’armement (DGA) française ont prévu de se rendre à Cotonou pour aider les autorités à structurer leur processus d’acquisition de matériel de défense.

Paul Deutschmann, Olivier Liffran, Joan Tilouine

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