Depuis le putsch au Mali du 18 août et alors que les tensions sur le Sahara occidental sont plus que jamais vives, le Sahel est devenu le terrain privilégié de la lutte d’influence entre l’Algérie et le Maroc.

Actée dès le début du mois de janvier, la visite du président de la transition malienne Bah N’Daw à Alger, du 13 au 15 mars, était préparée de longue date au ministère des affaires étrangères algérien. Outre un point d’étape sur l’accord d’Alger et sur l’organisation en mars 2022 de l’élection présidentielle malienne, la visite était avant tout symbolique et avait pour fonction première de réaffirmer la relation “privilégiée” d’Alger avec le voisin malien. Une réponse directe à la visite, quelques jours plus tôt, du vice-président de la transition Assimi Goita à Rabat, où il s’est entretenu avec le ministre des affaires étrangères marocain, Nasser Bourita.

Rabat en opération séduction

Depuis le coup d’État du 18 août contre Ibrahim Boubacar Keïta, Rabat et Alger se sont lancées dans un véritable duel à distance. Le Maroc avait donné le ton dès le 25 août : le très connecté ambassadeur de Rabat à Bamako depuis 2012, Hassan Naciri, avait été l’un des premiers diplomates étrangers à rencontrer celui qui n’était alors que le président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), Assimi Goita.

Mais en coulisse, les autorités marocaines, qui avaient dès 2013 beaucoup misé sur IBK, n’avaient pas attendu cette date pour prendre langue avec les officiers du CNSP, comme l’avait révélé Africa Intelligence dans son édition du 02/09/20. Des premiers contacts avec plusieurs militaires putschistes avaient été noués dans le plus grand secret dès le 19 août, par l’intermédiaire des services de renseignement extérieur marocains. Ces premiers contacts ont notamment été facilités par les liens privilégiés de certains des militaires putschistes avec Rabat, à l’instar du colonel Ismaël Wagué, actuel ministre pour la réconciliation nationale. Aviateur, ce dernier a été formé à l’École royale de l’air de Marrakech, où il a passé son brevet de pilote de chasse.

Le 29 septembre, soit à peine quelques jours après l’investiture de Bah N’Daw à la tête de la transition, le chef de la diplomatie chérifienne Nasser Bourita avait également été un des premiers ministres étrangers à rencontrer les nouvelles autorités de la transition à Bamako sous le regard inquiet d’Alger.

Hassan Naciri, carte maîtresse du Maroc à Bamako

Depuis, Rabat n’a eu de cesse de tenter de resserrer ses liens avec Bamako. Pour gérer sa relation avec le Mali, la diplomatie marocaine s’est particulièrement appuyée sur son ambassadeur dans le pays : Hassan Naciri. Fin connaisseur du microcosme bamakois qu’il côtoie depuis près d’une décennie, il a tissé une relation privilégiée avec plusieurs têtes des autorités de la transition. Il a ainsi été un des principaux artisans de la venue d’Assimi Goita à Rabat fin février. Ironie du sort, le diplomate devait initialement quitter Bamako l’été dernier pour prendre la tête de la chancellerie à Dakar, mais à la suite du coup d’Etat du 18 août, il avait été exceptionnellement prolongé pour superviser la situation sur place.

Dans le cadre de la transition en cours, Rabat pourrait être amené à jouer un rôle prépondérant. Fort de sa diplomatie religieuse, Mohammed VI est notamment un familier de plusieurs influentes autorités religieuses maliennes. Si le puissant Mahmoud Dicko – leader de la tendance wahhabite malienne – n’est pas issu de la confrérie de la Tidjaniyya, dont le fondateur est enterré à Fès et qui entretient des liens étroits avec Rabat, la diplomatie chérifienne a malgré tout tissé une relation avec lui ces derniers mois. Au plus fort de la contestation contre IBK l’été dernier, Rabat avait déjà tenté jouer les go-between entre Dicko et Keïta. Rabat possède également de solides réseaux auprès de l’influent chérif de Nioro.

Le G5 Sahel entre deux feux

Pour se rapprocher encore un peu plus du Sahel, la diplomatie marocaine est également prompte à jouer la carte du multilatéralisme, là où Alger mise davantage sur sa relation directe avec les États de la région. Le 15 février, lors du Sommet du G5 Sahel à N’Djamena, le Maroc avait ainsi dépêché son ministre des affaires étrangères. Une pique à peine voilée au voisin de l’est : Alger s’est en effet toujours montré particulièrement critique à l’égard de la coalition sahélienne, largement portée par la France.

Dès la mise en place de la force panafricaine sous-régionale en 2014, la diplomatie algérienne a rappelé la prééminence du Processus de Nouakchott, autre initiative régionale sécuritaire créée un an plus tôt. En 2018, au moment de la montée en puissance du G5 sur la scène internationale, Alger s’était déjà employée, par la voix du commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine (UA) Smaïl Chergui, à tenter de torpiller le soutien de l’UA à la force sahélienne. Une attitude qui avait alimenté à l’époque plusieurs passes d’armes avec le président de la commission de l’UA, le Tchadien Mahamat Moussa Faki.

Stigmatisé par Alger, le G5 a mécaniquement eu droit aux faveurs du Maroc. En juin 2018, Nasser Bourita et le ministre délégué à l’administration de la défense nationale, Abdellatif Loudiyi, avaient longuement reçu à Rabat le secrétaire permanent du G5 Sahel, Maman Sambo Sidikou (Africa Intelligence du 20/06/18). Mais le rapprochement du Maroc avec l’alliance sahélienne relève surtout de la communication : le royaume n’a pas annoncé la moindre contribution financière à l’alliance panafricaine.

Alger veut revenir par la grande porte

L’activisme marocain est néanmoins scruté de très près par l’Algérie, qui considère le nord du Mali comme une de ses zones d’influence (Africa Intelligence du 08/06/20). A la faveur du coup d’État, sa diplomatie est parvenue à revenir en force dans le jeu en réactivant le processus de l’accord d’Alger. Signé en 2015 sous le haut patronage de l’Algérie par l’État malien avec plusieurs groupes armés actifs au Nord Mali, sa mise en application avait été particulièrement mise à mal sous la présidence d’IBK. Depuis l’automne, le ministre des affaires étrangères algérien Sabri Boukadoum a ainsi multiplié les visites au Mali. La dernière s’est tenue le 11 février à Kidal dans le cadre d’une réunion inédite du comité de suivi de l’accord d’Alger à laquelle participait également le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian.

Depuis cet été, Alger peut en effet s’appuyer sur le soutien de la France en dépit de quelques frictions. La diplomatie tricolore multiplie les appels du pied pour davantage associer le pays dans le dossier sahélien. Le Drian s’est régulièrement félicité du rôle croissant tenu par l’Algérie, qui a largement engagé sa responsabilité dans le suivi de l’accord. Alger joue néanmoins une partition délicate : un énième échec dans sa mise en application pourrait grandement fragiliser sa diplomatie d’influence. L’Algérie reste encore très réticente à rejoindre les grandes initiatives multilatérales à l’instar de la Coalition pour le Sahel, elle se démarque par un volontarisme affiché à être pleinement impliquée dans les mécanismes de suivi de la crise malienne.

Le 8 mars à Lomé, dans le cadre de la deuxième réunion du Groupe de soutien à la transition au Mali (GST-Mali), Sabri Boukadoum s’était déplacé en force dans la capitale togolaise. Outre son directeur Afrique, figuraient notamment l’ambassadeur d’Algérie au Mali, Boualem Chebihi, ainsi que le directeur adjoint des renseignements extérieurs pour le Mali et le Sahel, particulièrement écouté à Alger sur le dossier malien.

Tchadanthropus-tribune avec la Lettre du Continent

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