Le coup de force du 25 octobre du général Abdel Fattah al-Burhan intervient au moment où la France avait prévu tout au long du mois de novembre plusieurs séquences clés avec Khartoum. Paris, comme Londres et Washington, cherche à s’imposer au Soudan. Un forum économique franco-soudanais était prévu à Khartoum fin novembre, où devaient se poursuivre les discussions sur l’annulation de la dette. Ironie du sort, des échanges étaient également programmés sur une possible relance de la coopération militaire.

C’est un hasard du calendrier qui n’a pas vraiment fait sourire à Paris. Le lundi 25 octobre au matin, tandis qu’à Khartoum le président du Conseil de souveraineté soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan (AI du 26/10/21), orchestrait sa prise de pouvoir, le patron des Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) mettait la dernière main à un déplacement à Khartoum. Le général français Stéphane Dupont devait en effet se déplacer pour un séjour de 48 heures dans la capitale soudanaise.

A Khartoum, l’officier français devait rencontrer plusieurs autorités militaires soudanaises, à l’instar du chef d’état-major Mohamed Othman al-HusseinDix jours plus tôt, le directeur du General Intelligence Service (GIS, les renseignements soudanais), Jamal Abdel-Majeed, ainsi que des haut gradés des services de renseignement militaire et du ministère de la défense avaient rencontré à Paris leurs homologues de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), ainsi que des représentants de la Direction Afrique et Océan Indien (DAOI) du ministère des affaires étrangères français.

La visite de Stéphane Dupont à Khartoum et celle des chefs des renseignements soudanais à Paris devaient permettre de parler d’une éventuelle reprise de la coopération militaire entre les deux pays. Jusqu’à lundi matin, la France pensait pouvoir s’appuyer sur ce nouvel îlot de stabilité dans la région. Las : après l’Éthiopie, avec laquelle Paris avait esquissé, en 2020, un potentiel pacte militaire avant que le pays ne soit rattrapé en novembre dernier par la guerre civile, le Soudan est le second allié putatif de Paris en Afrique de l’Est à entrer dans une période de fortes turbulences. Le général Dupont n’a eu d’autre choix que de reporter sine die sa visite.

Un modèle écorné

La coopération militaire ne représente qu’un infime volet des efforts diplomatiques déployés par le président français Emmanuel Macron dans la transition soudanaise, dont il espérait faire un modèle, notamment pour le Tchad voisin. Depuis la chute du régime d’Omar el-Béchir en 2019, l’Élysée, le Quai d’Orsay et le ministère de l’économie et des finances ont investi temps et argent pour tisser une relation privilégiée avec les composantes militaires et civiles de la transition. Au premier rang desquelles le désormais ex-premier ministre Abdallah Hamdok, arrêté le 25 octobre.

Le mois prochain était prévue à Khartoum la signature d’un nouvel accord sur l’annulation de la dette soudanaise avec le ministre de l’économie Jibril IbrahimCet été, le Soudan a intégré l’initiative Pays pauvres très endettés (I-PPTE). Ce programme conjoint du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM), piloté par les créanciers du Club de Paris, devait ouvrir la voie aux réductions de dette annoncées en mai lors de la conférence des amis du Soudan, organisée par Emmanuel Macron dans la capitale française.

Avant les réductions annoncées en mai, et en comptant les estimations des montants – difficiles à évaluer – dus à la Chine, la dette soudanaise tutoyait les 70 milliards de dollars. L’immense majorité de cette somme est composée d’arriérés. Il paraît peu envisageable que les Etats et les institutions financières internationales (FMI, BM et Banque africaine de développement – BAD) reviennent sur les annulations déjà actées. Mais le point d’étape prévu en novembre, tout comme la suite du programme, sont pour l’instant hypothéqués.

Coup d’arrêt

En novembre toujours, Paris souhaitait également pouvoir associer étroitement le pouvoir soudanais à sa conférence sur la Libye prévue à Paris. Compte tenu du contexte, ni Hamdok – qui serait actuellement en résidence surveillée -, ni Burhan, tous deux invités, ne devraient finalement faire le déplacement dans la capitale pour l’événement.

Si Emmanuel Macron s’est autant investi au Soudan, c’est aussi parce que le président français y voyait l’opportunité de tisser des liens économiques étroits avec un pays où tout restait à (re)construire, après trois décennies d’isolement derrière le rideau des sanctions mises en place contre le régime du président Omar el-Béchir. Et là encore, les efforts de la France risquent d’être largement contrariés.

Le ministre délégué au commerce, Franck Riester, devait en effet se rendre du 23 au 24 novembre dans la capitale soudanaise, accompagné d’une délégation du syndicat patronal français, le Medef (AI du 15/10/21). A Khartoum, cette dernière aurait dû participer à un forum économique avec les milieux d’affaires locaux. Un rendez-vous qui, s’il n’a pas encore été officiellement annulé, se dessine plus que jamais en pointillé. Tout comme le déplacement de l’ancien ministre de la Culture français.

Malaise diplomatique

Au-delà des condamnations, par Paris, de la prise du pouvoir par les militaires soudanais, la diplomatie française est d’autant plus embarrassée pour agir que les généraux désormais aux commandes à Khartoum sont très proches de l’Égypte qui a, a minima, été avertie à l’avance du coup de force d’Abdel Fattah al-Burhan. Or Le Caire et Paris ont tissé, ces deux dernières années, une alliance politico-militaire extrêmement étroite (AI du 27/04/21) qui contraint singulièrement l’action de Paris sur le dossier soudanais.

Signe du malaise 

Le premier ministre égyptien Moustafa Madbouli, qui est en déplacement à Paris depuis le 25 octobre (AI du 22/10/21), a annulé une partie de ses rendez-vous dans la capitale française le 26 octobre au matin pour tenir, dans son hôtel avec les membres de sa délégation et les ministres restés au Caire, un conseil des ministres d’urgence.

Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence

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