Les agendas politiques internes à Khartoum et N’Djamena sont en train de recomposer les équilibres régionaux entre le Soudan et le Tchad. En RCA voisine, le rôle de Wagner, allié au premier et hostile au second, interpelle.

La visite le 31 mars du président du conseil de souveraineté soudanais Abdel Fattah al-Burhan chez son homologue tchadien Mahamat Idriss Deby, dit « Kaka« , sonnait comme une mise au point. Au programme, « chaudes accolades »« réunions de travail » et « entretien en tête-à-tête ». Parmi les sujets abordés, la sécurité de la frontière entre le Soudan et le Tchad, et « les acquis de la Force mixte Tchad-Soudan » figuraient en bonne place.

Une manière de rassurer ceux qui, au sein de l’entourage Zaghawa du patron du conseil militaire de transition (CMT) tchadien, craignent un rapprochement avec le vice-président du Conseil de souveraineté soudanais, Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti« , dont ils seraient les premiers à faire les frais.

Kaka et l’héritage de son père

En effet, le Darfour, région au cœur des discussions entre Kaka et Al-Burhan, est le pré-carré d’Hemiti. Avec l’appui de ses Rapid Support Forces (RSF), le n° 2 du régime soudanais en contrôle une importante partie. Les RSF sont une émanation des milices arabes Janjawid utilisées par le régime de l’ancien président soudanais Omar el-Béchir durant la guerre au Darfour (2003-2020) contre les rebelles non arabes (FurMasalites et Zaghawa principalement).

Dans cette guerre, le père de Kaka, le défunt président tchadien Idriss Deby, a joué plusieurs rôles, tantôt déstabilisateur, tantôt pacificateur (AI du 23/04/21). Idriss Deby était lui-même un Zaghawa originaire du Soudan. Pour beaucoup de Zaghawas, Hemiti est un vieil ennemi.

Comme son père, Kaka, également Goran par sa mère, s’intéresse de près aux enjeux sécuritaires près de la frontière soudanaise. Il y a nommé le général Bichara Issa Djadallah à la tête de la Force mixte Tchad-Soudan (FMTS). Créée en 2010, cette troupe de 3 000 hommes est censée sécuriser les 1 300 km de frontière entre les deux pays. Issa Djadallah est une figure arabe du CMT, et fut un influent baron du régime de Deby père : deux fois ministre de la Défense dans les années 2000 et 2010, et le dernier chef d’état-major particulier du père. Le général est, surtout, un cousin direct d’Hemiti, du côté de la mère de ce dernier.

Si elles s’inquiètent d’un hypothétique axe arabe Kaka-Hemiti, les élites Zaghawas de N’Djamena observent aujourd’hui une paix des braves avec le chef de l’État tchadien. Cet équilibre s’est cristallisé dans la composition du CMT, qui intègre toutes les sensibilités. Il laisse aux autorités de transition tchadiennes le champ nécessaire pour se chercher une légitimité auprès de la société civile grâce au futur dialogue national de N’Djamena, dont la date est encore incertaine. En particulier, il lui laisse de l’espace pour tenter d’écarter la menace des groupes politico-militaires qui sévissent au nord du pays. Mais les dissensions au sein du CMT pourraient bien éclater de nouveau, et chacun fourbit déjà ses armes.

Hemiti et sa rivalité avec Al-Burhan

La visite d’Al-Burhan à N’Djamena s’adressait aussi à l’élite politico-militaire à Khartoum. En effet, si lui et Hemiti sont alliés de facto, ils sont aussi rivaux. Et le second occupe de plus en plus de place, au détriment du premier.

Que ce soit sur le terrain intérieur ou la scène internationale, Hemiti s’est saisi de nombreux sujets d’importance pour l’avenir du pays. C’est, par exemple, lui qui est chargé de suivre et de régler le conflit ethnique de Port-Soudan, qui menace d’enrayer le fonctionnement du seul port international du pays. C’est aussi lui qui maintient le dialogue avec l’Éthiopie voisine, alors que les deux pays sont en froid diplomatique autour de la question du grand barrage éthiopien de la renaissance (GERD), ou de la dispute territoriale dans l’enclave d’Al-Fashaga.

Sur la scène internationale, le pays est de plus en plus isolé depuis le coup d’État du 25 octobre 2021. Pendant que les puissances occidentales et les institutions financières internationales tournent le dos à Al-Burhan, Hemiti soigne ses relations avec les alliés non occidentaux du Soudan, au premier rang desquels figure la Russie de Vladimir Poutine.

Wagner et l’axe Bangui-Khartoum

La rencontre entre Al-Burhan et Kaka était d’autant plus importante que, dans l’équation tchado-soudanaise, le rôle joué par Hemiti aux côtés du groupe paramilitaire russe Wagner, en République centrafricaine (RCA) voisine et au Darfour, inquiète en plus haut lieu à N’Djamena. En effet, Wagner entretient des relations glaciales avec le CMT, qui se méfie des convoitises russes pour le Tchad. Or, Wagner utilise largement les réseaux d’Hemiti pour écouler son or, notamment via la ville frontalière d’Am Dafok, entre la RCA et le Soudan. Le groupe est présent de longue date au Soudan et son principal financier, l’oligarque Evgueni Prigojine, possède son rond de serviette à la table d’Hemiti.

Hasard de calendrier, quelques jours après la visite d’Hemiti à Moscou fin février, où il a rencontré le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, les Russes et l’armée centrafricaine se dirigeaient vers des positions tenues par le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique dans la Vakaga. Ce groupe, qui a participé à la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) de François Bozizé en 2021, vit également du trafic d’or, d’armes et de chanvre, et agit sous l’autorité du Centrafricain Noureddine Adam, en exil à Khartoum, et dont les relations avec Hemiti sont tendues. Des combats ont finalement éclaté les 15 et 16 mars à Sam Ouandja et Ouadda, deux villes situées sur la route d’Am Dafok. Après quelques semaines de retrait, des combats sporadiques ont repris depuis le début de cette semaine aux alentours d’Ouadda.

Au Tchad, malgré la méfiance du CMT, le groupe paramilitaire commence à entrevoir, ces derniers mois, des motifs de satisfaction. Les diplomaties centrafricaines et tchadiennes sont en effet parvenues à accorder leurs violons à plusieurs reprises sur la question de l’exil des chefs de la CPC, maintenus au Tchad sous l’étroite surveillance du patron des renseignements, le Gorane  Ahmed Kogri. Ainsi, l’arrestation de Maxime Mokom, chef rebelle proche de Bozizé, a été négociée directement entre Deby et le président centrafricain Faustin-Archange Touadera lors du sommet Union africaineUnion européenne le 17 février.

Africa intelligence

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