Depuis février 2022, Moov Africa Tchad et Airtel Tchad ont dû baisser leurs tarifs de téléphonie mobile et d’accès à internet d’au moins 30 %. De quoi rendre leurs services enfin accessibles. À condition que la qualité suive.

Avec le programme national de transformation numérique adopté en 2020, dont l’objectif est de favoriser l’usage du numérique et de démocratiser l’accès à internet, l’État tchadien s’est attelé à « recadrer » les opérateurs au sujet de la mauvaise qualité et du coût prohibitif de leurs services. Selon une étude menée par le ministère des Télécommunications, les plaintes – légitimes – des consommateurs avaient été multipliées par dix entre 2014 et 2020. Mais la qualité des services est restée médiocre, et leurs tarifs parmi les plus chers du continent. De quoi susciter une grogne tenace chez les Tchadiens qui réclament un service adapté à leurs besoins croissants… et à leurs moyens financiers réduits.

Taxes réduites, marges limitées

Au début de 2022, à la demande du président Mahamat Idriss Déby Itno et dans le sillage du Forum national de la jeunesse tenu en décembre 2021, le gouvernement a négocié avec les deux principaux opérateurs, Moov Africa Tchad (ex-Tigo Tchad, racheté par Maroc Telecom en 2019) et Airtel Tchad (filiale de l’indien Barthi), une baisse de 30 % des tarifs d’accès à internet, en réduisant les taxes et en limitant les marges commerciales. La nouvelle grille tarifaire est entrée en vigueur le 3 février dernier. Les usagers sont-ils pour autant plus nombreux ? Et la qualité s’est-elle améliorée ?

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Lors du lancement de la 4G en 2018, Airtel avait déjà réduit considérablement ses prix d’accès à internet : le giga [Gb] passant de 12 000 F CFA [18,30 euros] à 1 500 F CFA, puis à 1 200 F CFA en 2020. « Les faits sont là : il y a trois ans, un forfait mensuel de 1 giga d’internet mobile coûtait 12 000 F CFA, aujourd’hui, on a 10 Gb pour 7 000 francs, c’est quand même beaucoup mieux ! Ce dont les Tchadiens se plaignent désormais, c’est surtout de la qualité », résume Adam Medella, le directeur général de Developing Capital Corporation (DDC), une entreprise spécialisée dans le conseil en télécommunications. Pour le forfait journalier, il faut désormais décaisser 500 F CFA. Des tarifs enfin alignés avec ceux pratiqués au Cameroun voisin, où Orange et MTN proposent un forfait journalier de 2 Gb pour 1 000 F CFA.

Colère de la population

« C’est encore beaucoup trop cher, car ça ne marche pas bien, c’est du vol ! » s’indigne Hamed devant l’étal d’un revendeur de cartes SIM et de crédits téléphoniques et internet de l’avenue Charles-de-Gaulle. Il vient d’acheter une recharge à 1 200 F CFA pour 42 minutes d’appels et seulement 42 SMS, qui plus est vers le même opérateur. « En réalité, cela ne correspond pas à ce que l’on consomme car les connexions sont sans cesse coupées, donc on perd du crédit pour rien et les messages n’arrivent pas, explique-t-il. Ça ne peut pas durer. »

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Le 12 juillet dernier, dans la province de Sila (sud-est), les interruptions brutales des communications, les problèmes de validité de crédit et la mauvaise qualité des connexions internet ont provoqué l’ire de la population, en particulier des plus jeunes. De violentes manifestations ont éclaté, au cours desquelles certains usagers en colère s’en sont même pris au câble d’une antenne satellite. Pour calmer les esprits, Airtel a engagé des travaux pour étendre et renforcer son réseau (3G et 4G). À l’instar de Moov Africa Tchad, qui multiplie le nombre de ses sites techniques, passés de 659 en 2020 à 720 en 2021, dont 115 à N’Djamena – tous en 4G, selon l’opérateur.

Fin du duopole ?

Si les services sont encore loin d’être à la hauteur, force est de constater que les réseaux sociaux ne sont plus « coupés », comme ce fut le cas en 2019, au moment fort des manifestations et jusqu’à la présidentielle de 2021. L’accès à internet s’est aussi considérablement démocratisé : avec 7 millions d’abonnés (contre 3,6 millions d’abonnés en 2011) et un taux de pénétration de seulement 48 % (31,8 % en 2011) pour la téléphonie mobile 3G, de 22 % pour la 4G et d’à peine 10 % pour l’internet (moins de 2 % en 2011) – soit l’un des plus faibles au monde -, le Tchad est aujourd’hui l’un des marchés les plus porteurs du continent.

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Pour la plupart des observateurs, c’est la situation de duopole des deux opérateurs qui freine le décollage du secteur : Moov Africa Tchad et Airtel se répartissent respectivement 52,6 % et 47 % des parts de marché, selon l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep). Il existe pourtant un troisième opérateur, dont on ne parlait quasiment plus : la société publique Salam (filiale de l’opérateur historique Sotel), qui fournit l’accès à internet par CDMA (technologie d’accès multiple par répartition en code), sous le nom commercial de Tawali.

« Il faut impérativement renforcer cet opérateur, pour en faire un concurrent fort et fiable des deux autres, estime Adam Medella. S’il y avait une bonne entreprise nationale, on créerait des milliers d’emplois et on règlerait beaucoup de choses sur le plan de l’innovation et du développement numérique. En augmentant la couverture en fibre optique, nous pouvons résoudre une partie des problèmes d’accessibilité et de qualité des services. Il faudrait soit racheter la Sotel, soit créer un quatrième opérateur tchadien, utilisant 100 % des compétences locales qui existent sur le marché. » Inspiré par les modèles du Rwanda et du Bénin, qui ont l’un et l’autre misé sur les technologies digitales, le Tchad espère devenir un carrefour régional pour le numérique. « Les seules limites sont celles que nous nous fixons ! » lance Adam Medella.

Jeune Afrique

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