Depuis le début de l’année, les armées du Tchad, de la Libye et même du Soudan enchaînent offensives et contre-offensives visant d’éphémères groupes rebelles dans le désert du Tibesti, région située dans le nord du Tchad. Derrière cette guerre, un seul enjeu : les filons d’or qui traversent la région, et que se disputent rebelles et officiers.

Alors que l’armée tchadienne prépare un assaut dans la région de Miski, l’un des épicentres de l’orpaillage dans le désert du Tibesti, les artisans miniers actifs dans la région, regroupés au sein d’un “comité d’autodéfense de Miski”, refusent ostensiblement de déposer les armes.

Un face-à-face aux airs de combat fratricide : dans toute cette région, les orpailleurs qui grattent les lits des wadi – ces petits ruisseaux formés par le ravinement – pour en extraire des pépites sont bien souvent… d’anciens militaires, voire des déserteurs ! Liés à certains officiers, ils opèrent grâce au soutien discret que leur fournissent des unités de l’armée, seule capable d’acheminer eau, nourriture et armement dans la région par pont aérien. Dépourvu d’infrastructure, le Tibesti est très largement inaccessible, sauf par les airs ou au terme de plusieurs jours de pistes.

Alliances avec les orpailleurs

C’est donc une offensive véritablement schizophrénique que mène depuis novembre l’armée tchadienne dans le Tibesti : d’un côté, les militaires multiplient les assauts contre les positions des artisans miniers, attaquant, mi-mars, le site aurifère de Kouri Banda. De l’autre, certains soldats, lassés de voir s’accumuler les arriérés de soldes, prennent leur arme de service et vont rejoindre les orpailleurs, auxquels ils louent des services de protection. Une vague de désertion a ainsi frappé l’armée tchadienne déployée dans le Nord depuis novembre. Un colonel de l’armée de terre a été radié le 15 février dernier pour avoir refusé de mener une offensive à Miski (La Lettre du Continent du 27/02/19).

Même modus operandi chez les différents rebelles actifs dans la région, depuis le Justice and Equality Movement soudanais jusqu’aux différents clans Toubous installés à cheval sur le Tchad et la Libye. Tous passent des alliances avec les orpailleurs, qu’ils protègent ou rackettent au gré des flux et reflux des armées nationales dans la région. Les Toubous contrôlent également les filières de convoyage des pépites d’or vers la ville de Sebha, au sud de la Libye, où elles sont fondues et envoyées dans le Golfe. Signe de l’importance du site : le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) et allié d’Idriss Déby pour réduire les groupes rebelles tchadiens présents dans le Sud libyen, avait envoyé en janvier ses troupes prendre Sebha (Maghreb Confidentiel du 31/01/19), avant de battre en retraite (Maghreb Confidentiel du 21/03/19).

Oktay Ercan, partenaire idéal du Tchad au Tibesti ?

De son côté, l’armée tchadienne cherche, elle aussi, à s’adosser à des opérateurs miniers au Tibesti. Associé depuis janvier avec le groupe soudanais Sur International au capital de l’usine de confection d’uniformes Manem, l’état-major tchadien milite auprès de son partenaire pour qu’il prenne des participations dans l’exploration aurifère au Tibesti (La Lettre du Continent du 13/02/19).

Contrôlé par le ministère soudanais de la défense et le businessman turc Oktay Ercan, Sur International n’est pas qu’une société textile. Après avoir mis en place un atelier de confection militaire à Khartoum en 2004, son promoteur Oktay Ercan s’est rapidement diversifié dans tous les secteurs de l’industrie soudanaise. Il a investi dans des pièces détachées pour les véhicules de transport de troupe, le négoce de gomme arabique et surtout la production électrique d’urgence : c’est Oktay Ercan qui loue au ministère soudanais de l’électricité les six générateurs qui alimentent Khartoum.

Alors, pourquoi pas les mines d’or du Tibesti ? Aux yeux du pouvoir à N’Djaména, Oktay Ercan dispose d’un atout supplémentaire qui en ferait le partenaire idéal : outre l’armée soudanaise, le businessman turc est également associé au ministère qatari de la défense. L’une de ses sociétés, Barer Holding, est contrôlée à 70 % par Barzan Holding, le véhicule d’investissement du ministère de la défense du Qatar (Intelligence Online du 24/10/18). Or, Doha est l’objet de toutes les attentions diplomatiques de N’Djaména puisque c’est là que vit depuis dix ans Timam Erdimi, le chef des rebelles de l’Union des forces de la résistance (UFR) qui ont fait vaciller le pouvoir d’Idriss Déby en février (voir notre enquête du 11/03/19).

Les barons des pépites

Le projet de l’état-major tchadien était de marier son partenaire Oktay Ercan avec une société privée tchadienne, la Sogem, bien connue des officiers tchadiens. Visiblement bien connecté, l’opérateur s’est vu attribuer trois concessions de recherche d’or dans les zones de Tchaga et de Misky. Obtenus en 2015, puis renouvelés par décret présidentiel en 2018, ces permis sont les plus vastes de la région, et représentent près de 600 km2. Privilège supplémentaire, la Sogem est le seul opérateur à disposer d’un permis d’exploitation d’or au Tibesti, quand ses concurrents n’ont que des autorisations de recherche.

Surtout, la Sogem est dotée d’une flotte de petits avions pour atteindre ses sites miniers, inaccessibles par la route. Ces avions sont parfois prêtés ou loués aux militaires tchadiens quand les hélicoptères de l’armée sont indisponibles. Ce fut le cas récemment lorsqu’un MI-17 avec, à son bord, trois militaires tchadiens et un pilote biélorusse, s’est écrasé à Faya-Largeau à la mi-mars. Mais malgré les relances du pouvoir tchadien, où le dossier est suivi par Oumar Déby, le frère du président Idriss Déby et responsable de la Direction générale de la réserve stratégique (DGRS), Oktay Ercan n’a, selon nos informations, toujours pas pris de participation auprès de la Sogem. Sollicité, l’homme d’affaires turc n’a pas répondu à nos questions.

La France dans le brouillard doré du Tibesti

N’ayant, pour l’heure, pas réussi à importer les capitaux turco-qataris dans le Tibesti, l’état-major tchadien dispose d’un autre atout pour s’imposer dans la région : le G5 Sahel. Cette force panafricaine intervenant au Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie et Tchad avec l’appui opérationnel de la France, projette de construire un poste de commandement (PC) en plein cœur du Tibesti, à Wour.

Évalué à plusieurs dizaines de millions d’euros, ce chantier prévoit non seulement des baraquements mais également une piste d’atterrissage qui fournirait aux Forces armées du Tchad (FAT) une base avancée pour combattre les différents groupes rebelles opérant dans la zone. La piste d’atterrissage pourrait, par ailleurs, offrir un moyen d’évacuation aérien pour le précieux minerai… A ce jour, la seule piste tchadienne existante dans la région est à Zouar. Très rudimentaire, elle peut cependant accueillir des C 130. Le PC de Wour doit être financé via la contribution de l’Union européenne (UE) de 100 millions d’euros à la force sahélienne.

Depuis novembre, Paris soutient logistiquement l’offensive de l’armée tchadienne contre les orpailleurs (La Lettre du Continent du 02/01/19). Les hélicoptères et pick-up tchadiens actuellement en opération dans le Tibesti sont ravitaillés par le poste avancé de Barkhane à Faya Largeau. Depuis janvier, le Service des essences des armées a ainsi déboursé près de 4 millions d’euros pour le seul soutien en carburant à l’armée tchadienne. En outre, les soldats tchadiens blessés sur ce théâtre sont rapatriés via la base de Faya Largeau de Barkhane et transportés vers N’Djaména pour être soignés par des médecins et infirmiers militaires français.

Par Benjamin Augé, Lazare Beullac et Philippe Vasset 

Tchadanthropus-tribune avec la lettre du Continent

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