Mohamed Zen Terab, ancien chef de son clan de Missirié Rouge

Sécheresse assoiffant leur animaux, maladies décimant les troupeaux, violents conflits avec les cultivateurs… Dans le désert tchadien, les nomades arabes sont de plus en plus contraints à la sédentarité. Reportage.

Au milieu des plantes épineuses dont raffolent ses dromadaires, sur une terre aride balafrée par de longues crevasses, Chérif Hamit, un chèche blanc immaculé sur le crâne, est ici dans son jardin. En un sifflement, le jeune nomade arabe retrouve ses bêtes à bosse dispersées dans une végétation aux airs de désert, jaunie par les puissants rayons du soleil qui frappent en saison sèche la province du Guéra, au centre du Tchad. Le rappel du troupeau est rapide : ses dromadaires ne sont plus que quatre.

Il y a encore huit ans, le cheptel de son père comptait 70 têtes. Ce dernier était alors chef de clan au sein de la tribu arabe Ouled Rachid, installée pour quelques mois dans les environs de Mongo, le chef-lieu de la province. La tâche était autrement plus ardue et personne au sein du clan ne s’imaginait un jour devoir se poser la question de l’avenir de cette tribu, qui parcourt depuis des décennies les 500 kilomètres qui séparent Mongo de leur ouadi (cours d’eau temporaire), en plein désert du Sahara.

« On les aime nos animaux, on ne connaît rien d’autre qu’eux car nos ancêtres ont toujours pratiqué l’élevage, nous ne sommes pas des cultivateurs, nous ne savons pas comment faire ça », soupire Bachir Hamit, 51 ans, chef de clan à la barbe blanche assis en tailleur à l’ombre d’un bouleau d’Afrique.

Autour de sa tente faite de plastique et de bouts de bois dressés sur un sol nu, les chèvres et ses quelques bœufs arrachent au sol le peu qu’il a à donner. Le bétail fait vivre la famille. Tous les trois ou quatre mois, le chef du clan doit vendre un dromadaire – entre 200 000 et 500 000 FCFA par tête (entre 304 et 762 euros) – pour acheter des vivres pour sa famille et ses bêtes.

Dans l’une des régions du monde les plus touchées par le dérèglement climatique, sur une terre déboisée, les nomades arabes, à cheval entre le Sahara et le Sahel, sont en première ligne.

Hécatombe

« Avant, chaque année nous avions plus de dromadaires grâce aux naissances. Maintenant, chaque année on en a moins », raconte cet homme drapé d’une djellaba blanche, père de 12 enfants et marié à deux femmes. Tous les ans, il vendait quelques bêtes pour vivre. Les chamelles, qui ne donnent vie qu’une fois tous les deux ans, se relayaient pour grossir le troupeau. Mais elles ne sont plus assez nombreuses aujourd’hui. Bachir Hamit ne possède plus que 10 dromadaires, 5 bœufs et 70 chèvres.

Bichara, son frère au sourire doux et aux larges épaules, avait une trentaine de têtes au début des années 2010. Aujourd’hui, il en a cinq. Et un fils parti de nuit en Libye pour échapper à un mode de vie éreintant. « En mai et juin (la fin de la saison sèche) les animaux souffrent. Le chef a perdu 7 bêtes et son frère 10 à cause du manque d’eau l’année dernière. C’est une catastrophe ! Cela fait huit ans que c’est comme ça, se désole l’homme de 47 ans, père de huit enfants. Je connais des nomades qui n’ont plus d’animaux aujourd’hui. ».

À quelques kilomètres de là, en pleine brousse, les montagnes Madja, qui abritent de nombreuses familles nomades sédentarisées, pointent le bout de leur sommet.

Non loin, les hommes enturbannés du clan de Missirié Rouge de Mohamed Safi, jeune chef sédentaire reconnaissable à son taguié (béret) bordeaux, sont rassemblés sur une natte autour d’une bassine d’eau marronnasse.

Ces grands transhumants – ils parcourent 1 000 kilomètres du Nord au Sud à la fin de la saison des pluies avant de remonter lorsque les gouttes reviennent – et leurs troupeaux à plusieurs millions de francs CFA n’échappent pas à l’hécatombe.

Impuissants, chacun y va de son récit. Le grand-oncle de Mohamed avait 100 bœufs il y a trois ans, il lui en reste 60 aujourd’hui. Son oncle en avait 70, il en a 40 désormais. Son grand-père, Abdelramane Hamit, en avait 200 il y a 5 ans, il en a aujourd’hui 150. Impossible à l’échelle nationale de connaître l’ampleur de cette hécatombe aux multiples visages. Mouvants et souvent insaisissables, les nomades arabes échappent aux statistiques.

« À partir d’avril, l’eau est plus difficile à trouver, nous veillons à côté des puits pour abreuver nos vaches, car il n’y a pratiquement plus d’eau ailleurs », raconte Abdelramane Hamit, frêle grand-père à la barbiche grisonnante. Il arrive même que les puits soient déjà vides en avril, obligeant depuis six ans le clan à pousser plus au Sud, jusqu’à Melfi, à 180 kilomètres de Mongo. « À cause du changement climatique, la saison des pluies arrive avec du retard », dit l’ancien chef du clan, Mohamed Zen Terab, coiffé d’un long chèche blanc.

Un écosystème rendu fragile

Dans toutes les bouches, le constat est le même : l’eau manque. Sur le chemin sablonneux qui mène aux campements nomades, on tombe sur l’un des rares marigots proches de Mongo à ne pas avoir été asséché par l’aridité de la région, cinq mois avant les premières gouttes. C’est dans cette étendue de la taille d’un demi-terrain de football que viennent s’abreuver au petit matin tous les troupeaux de nomades installés dans le coin. Mais l’eau n’est pas toujours gage de vie.

« Les bêtes font leurs besoins dans les marigots et ensuite ils la boivent, parfois tombent malades. Certains meurent, se désole Bachir Hamit, le chef du clan Ouled Rachid. Nous buvons aussi cette eau, alors forcément, nous tombons également malades. » Contraints de se déplacer plus souvent et plus loin à la recherche de la précieuse ressource, ils ne trouvent parfois pas d’eau pendant deux jours.

Tous les matins dans le principal marigot dans les environs de Mongo, de la taille d’un demi-terrain de football, les troupeaux des nomades installés à proximité viennent s’abreuver. L’eau est tellement rare que les hommes eux-mêmes doivent parfois boire cette eau boueuse.

On sent que le désert arrive, il n’y a plus d’arbres aujourd’hui. »

Quand Mongo était encore une forêt, cet écosystème n’était pas si fragile. « Dans le temps, les nomades ne descendaient pas tout au Sud. Cela a commencé quand l’élevage s’est développé, avec des populations sédentaires qui se sont mis à pratiquer ces activités et que les ressources se sont raréfiées », analyse Tommy Nodjindang Tokindang, ancien fonctionnaire de la direction générale de l’élevage qui a dirigé un projet « d’appui à la gestion des ressources pastorales » pendant 12 ans. L’extension des terres cultivées et les besoins en bois de chauffe sont d’autres causes de la désertification qui frappe la bande sahélo-soudanienne.

Assis à côté du feu de bois où ses fils font griller une chèvre, le grand-père Hamit, 95 ans, a les yeux dans le vide au moment d’évoquer le triste sort de sa brousse, son seul espace de vie. « On sent que le désert arrive, il n’y a plus d’arbres aujourd’hui. Avant, quand nous partions au Nord, nous avancions sans encombre. Maintenant, les cultivateurs ont planté le long des couloirs de transhumance et les conflits sont nombreux, il y a moins d’espace », raconte l’homme au visage creusé par un labyrinthe de rides. Lui a connu les lions, les guerres et la vie peu chère. Aujourd’hui, les hyènes ont remplacé les grands fauves, la paix a fini par triompher dans la majeure partie du pays, mais les armes sont restées et les conflits entre nomades et cultivateurs se sont multipliés.

« La tension est maximale »

Avançant au gré des gouttes, les transhumants et leurs troupeaux remontent vers le Nord lorsque les pluies s’intensifient. Souvent, les champs sont déjà semés. Les couloirs de transhumance sont étroits ; les dommages, inévitables. L’irrégularité croissante des pluies complique encore la remontée. Les tribus se retrouvent régulièrement prises au piège et doivent franchir des rivières en crue, y laissant à chaque fois des bêtes.

« Et lorsque les nomades redescendent, les champs ne sont pas encore récoltés. Ce sont les deux périodes les plus sensibles pour les agriculteurs. La tension est maximale », explique Tommy Nodjindang Tokindang, qui fut l’un des premiers à mettre en place le balisage des couloirs de transhumance, au milieu des années 2000.

Lors les conflits avec les cultivateurs, les morts se comptent parfois par dizaines.

« Quand un conflit éclate, on se rend compte que les éleveurs nomades sont tous armés, c’est ce qui fait qu’ils se font respecter », analyse le fonctionnaire à la retraite. En chemin, les tribus nomades ont régulièrement affaire à des coupeurs de route qui veulent s’emparer de leurs onéreuses bêtes. Pour se défendre, ils se sont armés. « Ce sont des choses qui arrivent souvent, c’est la jungle dans ce milieu ».

Résultat, lors les conflits avec les cultivateurs ou même entre clans nomades – lorsqu’ils se disputent l’accès à un puits par exemple – ,les morts se comptent parfois par dizaines. Dans la province du Salamat, dans le sud du pays, 35 personnes ont été tuées dans un conflit entre éleveurs et cultivateurs à la mi-février. Entre décembre et janvier, 50 personnes au total sont mortes dans différents conflits.

Il y a dix ans, un conflit au sud de Mongo a coûté la vie à plusieurs proches de la famille Hamit. « Désormais, on prend nos animaux et on les surveille en permanence, assure Mohamed Hamit, le frère taiseux du chef d’Ouled Rachid. Si on les laisse, ils vont pénétrer chez les cultivateurs, et ça va nous coûter cher ». La nuit, Bachir Hamit ne baisse pas la garde. Il veille, son couteau à la ceinture. La menace vient aussi de la montagne. Les hyènes, qui pullulent désormais, s’invitent dans la brousse et s’en prennent aux hommes et aux troupeaux.

Troupeaux décimés

Très attaché aux quelques dromadaires que son père lui a légué, Cherif Hamit sait qu’il n’en a plus pour très longtemps.

Dans un environnement bouleversé par le changement climatique – les températures devraient augmenter 1,5 fois plus vite que dans le reste du monde au Sahel – et la pression croissante sur les ressources, les troupeaux ne sont pas non plus épargnés par les maladies. Sur la natte bariolée des Missirié Rouge, on ne sait plus si c’est la sécheresse ou les mouches tsé-tsé qui font le plus de dégâts.

« La semaine dernière j’ai retrouvé un grand dromadaire d’une valeur de 500 000 francs CFA étendu par terre. Il était en bonne santé, et du jour au lendemain il est mort, je ne sais pas d’où ça vient », raconte Saladin Mohamed, qui a vendu tous ses bœufs pour les remplacer par des dromadaires il y a quelques années, pensant qu’ils étaient plus résistants aux maladies. Sans succès. La mouche tsé-tsé, qui transmet la trypanosomiase (ou maladie du sommeil), aime particulièrement les dromadaires. Ou peut-être était-ce un moustique. Personne ne sait vraiment.

SI TU N’AS PLUS D’ANIMAUX, TU N’ES PLUS NOMADE. »

« Quand mon dromadaire est mort, je suis parti à la pharmacie et les employés m’ont demandé quelle est la maladie de mon dromadaire. Je ne savais pas quoi répondre », confie le père de famille. En l’espace de quatre ans, il a perdu 30 bêtes.

Analphabètes dans leur immense majorité, loin de l’école et des institutions, oubliés du monde « moderne », les nomades arabes font face à un phénomène difficilement perceptible et prodiguent parfois des traitements inadaptés à leurs bêtes mal en point. Selon plusieurs d’entre eux, la mouche tsé-tsé et les moustiques les suivent désormais jusqu’à proximité de leurs ouadis, qui faisaient pourtant office de refuge il n’y a pas si longtemps encore, loin de l’étouffante humidité qui s’invite dans le Guéra à la saison des pluies.

Quand les troupeaux ne sont plus qu’un souvenir, il n’y a plus d’autres choix que la sédentarisation. « Si tu n’as plus d’animaux, tu n’es plus nomade », affirme Tommy Nodjindang Tokindang, qui a vu pousser les villages de nouveaux sédentarisés au nord de Mongo.

L’oncle Ahmad Aussul n’a plus que 7 bœufs. Son jeune fils ne sera pas nomade.

Au moment de s’attaquer à la viande de chèvre grillée, Niray Brahim évoque les trois bêtes qu’il lui reste. « Il n’a plus rien », lâche, moqueur, Bichara Hamit, à qui il ne reste que cinq pauvres dromadaires. Lui envisage de troquer sa tente contre des terres cultivables au pied des montagnes Madja d’ici l’année prochaine. Comment cultiver ? Quels pesticides utiliser pour ne pas s’empoisonner ? Où trouver de l’eau ? Il n’en a aucune idée, et cela l’inquiète. Les réponses viendront de ceux qui ont déjà franchi le pas.

À quelques kilomètres de là, Mohamed Safi, chef du clan Missirié Rouge, sédentaire depuis sa naissance, rêvait de reprendre la route du Sahara. Mais son troupeau « insignifiant » de dix bœufs ne le lui a pas permis. Il a donc appris à cultiver. Son oncle Ahmad Aussul a dû abandonner les chemins sablonneux et apprendre l’agriculture à ses côtés.

Bachir Hamit, le chef d’Ouled Rachid, suivra bientôt. Un changement de vie et une lueur d’espoir pour ses enfants : « Ils pourront enfin aller à l’école et grâce à cela ils seront en mesure de nous défendre ».

Jeune Afrique.com

 

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