Pour la gestion des dossiers africains, le secrétaire d’État américain Antony Blinken compose avec une garde rapprochée dont les membres ne sont pas forcément des experts du continent. Ils doivent en outre harmoniser leurs positions avec la Maison Blanche, qui conserve le dernier mot en matière de politique étrangère.

Signe de l’intérêt renouvelé des Etats-Unis pour l’Afrique, la très médiatique tournée de la vice-présidente Kamala Harris début avril a suivi celle du chef de la diplomatie américaine Antony Blinken, deux semaines plus tôt. Maître d’œuvre de la politique des Etats-Unis sur le continent, le secrétaire d’État s’appuie en particulier sur le Bureau of African Affairs du département d’État, mais aussi des interlocuteurs de haut rang. Le tout dans les limites fixées par la présidence.

Comme les deux précédents déplacements réalisés par le secrétaire d’État en Afrique depuis sa prise de fonction en janvier 2021, le troisième a fait l’objet d’une préparation méticuleuse orchestrée par Mary Catherine Phee, dite « Molly Phee« , cheffe du Bureau of African Affairs.

L’expérience limitée de Molly Phee

Actée en avril 2021, la nomination de cette ancienne ambassadrice au Soudan du Sud (2015-2017) n’avait pas fait l’unanimité auprès de la très élitiste communauté des africanistes de Washington. Nombreux sont les membres de ce microcosme, où s’entremêlent diplomates, universitaires et fellows des plus influents think tanks de politique étrangère du monde occidental, à avoir été surpris par le choix d’une arabisante pour appuyer le secrétaire d’État sur l’Afrique. La situation n’est cependant pas inédite. Parent pauvre de la diplomatie américaine, le Bureau of African Affairs fait souvent office de second choix pour de nombreux diplomates n’étant pas parvenus à accéder à des postes d’ambassadeurs dans les cinq autres divisions géographiques du département d’État.

Originaire de Chicago, Molly Phee a effectué une bonne partie de sa carrière à des postes en lien avec le Moyen-Orient. C’est d’ailleurs lors d’un passage en tant que directrice Irak du National Security Council (NSC) à la Maison Blanche entre 2009 et 2011 qu’elle a noué une relation de proximité avec l’actuel secrétaire d’État. Lui était à l’époque conseiller à la sécurité de Joe Biden, alors vice-président des Etats-Unis. L’expérience de Molly Phee en Afrique apparaît assez limitée en comparaison à d’autres personnalités dont le nom avait un temps circulé pour exercer les fonctions de secrétaire d’État adjointe aux affaires africaines, titre officiel de Molly Phee. Parmi celles-ci figuraient Jendayi Elizabeth Frazer, déjà titulaire du poste entre 2005 et 2009 dans l’administration de George W. Bush, et Susan Page, première ambassadrice des Etats-Unis au Soudan du Sud entre 2011 et 2014.

Le pragmatisme de Victoria Nuland

Même si elle jouit d’un accès privilégié à Antony Blinken, Molly Phee doit composer avec l’intérêt croissant de sa supérieure pour les dossiers africains. Sous-secrétaire d’État chargée des affaires politiques et n° 3 du département d’État, Victoria Nuland est connue pour ses opinions néoconservatrices sous l’administration Bush. Elle a notamment servi comme conseillère du vice-président Dick Cheney entre 2003 et 2005. Cette ex-ambassadrice auprès de l’OTAN est, avant tout, une spécialiste de l’Eurasie. Epaulant Antony Blinken sur la crise en Ukraine, elle s’implique parallèlement dans la gestion des relations bilatérales avec les pays ouest-africains et sahéliens, à cause de l’activisme croissant de Moscou dans ces zones (AI du 04/01/23).

Alors que certains de ces États, le Mali en tête, ont récemment choisi la Russie comme partenaire sécuritaire privilégié au détriment de la France, Victoria Nuland plaide depuis plusieurs mois auprès d’Antony Blinken pour un relatif maintien des relations avec leurs dirigeants, dont plusieurs sont arrivés au pouvoir à l’issue d’un coup d’État, comme au Mali, au Burkina Faso et en Guinée. Si les Etats-Unis ont cessé toute collaboration dans le domaine militaire avec ces pays, conformément à la section 7 008 de la loi sur le département d’État, ils y ont en revanche conservé la plupart de leurs programmes de développement. Certains, comme le Mali et le Burkina Faso, ont même vu leur aide humanitaire renforcée par Washington au cours de l’année 2022.

Cette posture qui se veut pragmatique a pu provoquer des frictions avec le Bureau of Democracy, Human Rights and Labor (DRL) du département d’État. Placé sous l’autorité de la sous-secrétaire d’État à la sécurité civile, à la démocratie et aux droits de l’homme Uzra Zeya, celui-ci a émis quelques réserves quant à la position de la diplomatie américaine vis-à-vis du Tchad, jugée trop conciliante. En coulisses, ses équipes font pression pour que Washington adopte une ligne plus dure à l’égard du général Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka« . Le fils de l’ancien président Idriss Déby, à qui il a succédé en avril 2021, renforce sa mainmise sur l’Etat. Il pourrait ne pas laisser le pouvoir aux civils à l’issue d’une transition et se présenter à des élections.

La doctrine du National Security Council

Plus récemment, le DRL a toutefois eu gain de cause sur un autre dossier sensible. La visite d’Antony Blinken au Soudan à l’occasion de sa tournée africaine de la mi-mars, initialement envisagée par le Bureau of African Affairs, a été annulée. En cause : la crainte que la vision d’un secrétaire d’Etat des Etats-Unis aux côtés de militaires en treillis puisse être interprétée comme une forme de complaisance à l’égard d’un régime putschiste. Cette décision s’inscrit en cohérence avec la doctrine officielle adoptée par l’administration Biden concernant la politique des Etats-Unis sur le continent.

Publiée en août, celle-ci met l’accent sur l’importance de promouvoir des « sociétés ouvertes« , ainsi que sur la nécessité d’endiguer la « récente vague d’autoritarisme » en Afrique, tout en y contrant les présences russe et chinoise. Sobrement intitulé « Stratégie des Etats-Unis pour l’Afrique subsaharienne », le document a été conçu par le National Security Council, avec l’aide des équipes de Molly Phee. Directement rattaché à la Maison Blanche, cet organe joue un rôle de premier plan dans la fixation des grandes orientations de la politique étrangère du président. De son côté, le département d’État se charge théoriquement d’en assurer la mise en œuvre au jour le jour.

Une division du travail pour l’heure non remis en cause par le tandem Blinken-Phee, qui entretient de bons rapports avec le patron du NSC, Jake Sullivan, et son directeur Afrique Judd Devermont. Ancien cadre de la CIA, ce dernier a récemment joué un rôle clé dans l’organisation de la tournée en Afrique de Kamala Harris, insistant notamment pour que les pays visités – Ghana, Tanzanie et Zambie – soient des démocraties.

Les anciens de l’ère Obama

Au-delà du Bureau of African Affairs, Antony Blinken s’appuie sur une poignée d’interlocuteurs de haut rang en amont de ses prises de parole et déplacements sur le continent. Le patron de la diplomatie américaine consulte fréquemment l’actuelle représentante des Etats-Unis aux Nations uniesLinda Thomas-Greenfield, sur les sujets africains. Il n’hésite pas à mobiliser cette ex-Madame Afrique de Barack Obama pour résoudre certaines situations délicates. Familière du président ougandais Yoweri Museveni, elle a ainsi été envoyée à Kampala en août pour le convaincre de renoncer à l’achat de pétrole russe (AI du 23/09/22).

Depuis son entrée en fonction, Antony Blinken s’entretient aussi régulièrement avec l’un des africanistes les plus réputés de Washington, Johnnie Carson, ex-secrétaire d’État adjoint aux affaires africaines entre 2009 et 2013. Le secrétaire d’État a récemment œuvré afin que ce spécialiste de l’Afrique australe (il a notamment servi comme ambassadeur au Kenya, au Zimbabwe et en Ouganda) soit nommé représentant spécial pour la mise en œuvre des recommandations du sommet Etats-Unis-Afrique, qui s’est tenu en décembre à Washington (AI du 09/12/22).

Moins visible depuis son départ du département d’État en 2017, Samantha Power n’en demeure pas moins influente auprès d’Antony Blinken sur les dossiers ayant trait aux droits humains. Ambassadrice des Etats-Unis aux Nations unies sous Barack Obama, elle occupe le poste d’administratrice de la puissante agence de développement USAID depuis 2021. Bien qu’indépendante, l’organisation compte parmi les relais clés du département d’État pour asseoir son soft power en Afrique. Pour la seule année 2022, l’USAID a versé plus de 6 milliards de dollars dans des projets d’aide humanitaire sur le continent.

Pierre-Elie de Rohan Chabot

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