Menacé par le désert qui avance d’1 kilomètre par an et qui se trouve aujourd’hui aux portes de la capitale, N’Djamena, le Tchad mène une politique de lutte contre le changement climatique et la désertification, grâce notamment au Fonds spécial en faveur de l’environnement (FSE), que dirige Yamita Hassane, un fonds alimenté par une fiscalité verte. Le directeur du FSE a répondu à Acteurs publics. 

 

Invité du World Forum Lille sur la responsabilité sociale et environnementale, organisé du 21 au 24 octobre, Yamita Hassane, directeur général du Fonds spécial en faveur de l’environnement (FSE), est intervenu pour sensibiliser sur l’impact du changement climatique au Tchad et mobiliser les bailleurs pour financer des projets de lutte contre la désertification soutenus par le FSE. Le fonds, ce qui est plutôt rare en Afrique, bénéficie de ressources propres grâce à la mise en place de taxes spécifiques depuis 2013. 

 

En matière d’environnement, quels sont les défis majeurs au Tchad ?

 

La lutte contre la désertification est le plus grand défi en matière d’environnement. La plus grande partie du territoire est envahie par le désert. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’en cinquante ans, la superficie du lac Tchad est passée de 25 000 km2 à 1 350 km2. C’est le changement climatique, avec la désertification du pays, qui fait que les pluies sont plus rares. Ce qui participe à l’assèchement du lac Tchad.

 

Avez-vous pu mesurer l’avancée du désert au Tchad ?

 

On estime que le désert avance d’environ 1 kilomètre par an. L’inconvénient majeur des zones frappées par la désertification, c’est qu’elles deviennent invivables. Or la plus grande partie de la population tchadienne est rurale. Ce sont des éleveurs, des agriculteurs. Avec cette désertification, tout devient impossible : il n’y a plus d’herbe, il n’y a plus d’eau. Ces zones ne sont plus favorables à l’agriculture ni à l’élevage.

 

Il est donc urgent d’agir…

 

Le désert est aujourd’hui aux portes de la capitale, N’Djamena, qui est vers le centre du pays. On est en train de mener des actions pour stopper cette désertification. Nous réalisons des ceintures vertes autour de toutes les villes et il y a ce grand projet panafricain de grande muraille verte qui s’étend du Sénégal à Djibouti.

 

Où en est ce grand projet ?

 

Le projet a commencé, des actions sont menés, mais elles sont d’une faible intensité compte tenu du manque de financements.

 

Votre participation au World Forum de Lille a-t-elle pour objectif de trouver des financements pour ce projet ?

 

Oui, bien sûr.

 

Quelle est la politique du Tchad en matière d’environnement ?

 

Le Tchad a souscrit à toutes les conventions en matière de changement climatique, de lutte contre la désertification. Au niveau national, nous avons un plan national d’action quinquennal que nous mettons en œuvre pour lutter contre le changement climatique et la protection de la biodiversité.

 

Qu’est-ce qui a poussé à la création du Fonds spécial en faveur de l’environnement (FSE) et quelle est sa mission ?

 

La création du fonds répond à ces défis. Le FSE a été créé en 1998, mais il n’est opérationnel que depuis 2012, par manque d’action. Il a pour mission de contribuer à la protection de l’environnement d’une manière générale et de mobiliser des ressources financières au niveau national et international de manière particulière pour financer les actions d’études, de formation, les projets, etc., dans ce domaine. Depuis 2012, on lui a également adjoint des ressources pérennes, instituées dans la loi de finances. Il s’agit de taxes pour la protection de l’environnement qui lui reviennent intégralement.

 

Sur quoi ces taxes reposent-elles ? Peut-on parler de fiscalité verte ?

 

C’est une fiscalité verte basée sur le principe du pollueur-payeur. Les personnes morales et physiques qui ont des activités polluantes ou qui détiennent des appareils polluants y sont assujetties. À titre d’exemple, les personnes qui détiennent des engins à moteur ou des groupes électrogènes sont taxées d’un dollar par an et par cheval vapeur. Une taxe de 5 francs CFA (10 centimes d’euros) est également prélevée par paquet de cigarettes. Et elle se monte à 250 francs CFA (1,25 euro environ) par m3 de matériaux extraits : gravier, sable, etc. La taxe touche aujourd’hui les grandes entreprises et elle sera étendue aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux ménages. Nous envisageons aussi de modifier la loi de finances et d’étendre cette taxe à l’extraction du pétrole. C’est en discussion à l’Assemblée nationale. La taxe devrait être de 5 francs CFA par baril de brut.

 

De quel ordre est le budget que vous procurent ces taxes ?

 

La perception de ces taxes a démarré progressivement en 2013, ce qui a permis de réunir 2 milliards de francs CFA sur un an. À terme, nous estimons que la taxe “environnement” nous rapportera 4 milliards de francs CFA par an.

 

Quels sont vos besoins ?

 

Nous avons élaboré un cadre stratégique d’action sur trois ans, de 2014 à 2016, avec un coût global de 15 milliards de francs CFA. Ce qui fait 5 milliards par an. La taxe fournira une partie de nos moyens financiers, la différence sera à financer par l’appel aux bailleurs.

 

Comment sélectionnez-vous les projets à financer ?

 

Pour la sélection des projets, nous avons des comités régionaux. Nous faisons des appels à projets qui sont déposés dans les régions. Les 23 comités régionaux les présélectionnent et les transmettent au comité national indépendant, composé d’experts, de chercheurs, etc. C’est ensuite au conseil d’administration du FSE de valider les sélections et de les financer. Car nous n’avons pas voulu être juge et partie. Au premier appel à projets, en mars dernier, 37 projets ont été retenus qui ont été financés à hauteur de 340 millions de francs CFA. Lors du deuxième appel à projets, 2 000 dossiers ont été déposés. Ils seront encore en sélection jusqu’au 15 novembre au plus tard.

 

Quel message portez-vous à Lille ?

 

Ce que nous cherchons à faire, c’est parler de nos actions, des efforts du Tchad et de la contribution du pays dans la protection de l’écosystème mondial. Nous avons des projets assez importants dans le cadre du changement climatique dans le nord du Tchad, au niveau des lacs Ounianga [une série d’une cinquantaine de lacs, situés en plein désert du Sahara au nord du Tchad, ndlr], qui sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Ces lacs, tout comme la population, sont menacés par le désert. Certaines activités ont disparu. Nous plantons des arbres spécifiques au désert, ce qui permet de protéger les populations qui peuvent à nouveau faire des cultures maraîchères, par exemple. L’idée est de créer des activités génératrices de revenus car avec l’avancée du désert, les terres ne produisent pas et les pêcheurs sont confrontés à l’assèchement des lacs.

 

Quels moyens ont-ils été nécessaires pour cette action spécifique pour sauver les lacs Ounianga ?

 

Ce projet, qui doit protéger de manière durable contre l’ensablement dans les oasis d’Ounianga, à l’extrême nord du Tchad, a été élaboré par l’ONG Apidel. Il a pour objectif de protéger un espace de 10 hectares par la construction de 15 000 mètres linéaires de palissade avec la plantation de 6 000 plants de tamaris et d’autres arbres. C’est un projet de 150 000 euros qui concerne une zone de 14 lacs qui compte 2 000 habitants. Et le projet peut être reproductible dans toute la région, et même dans le monde.

 

Et pour le fameux lac Tchad, avez-vous aussi un projet ?

 

Oui, il s’agit de drainer les eaux du fleuve Oubangui, qui prend sa source en République démocratique du Congo pour alimenter le lac Tchad. En dehors de ce projet gigantesque, il y en a de nombreux plus petits élaborés par les associations locales villageoises, comme des aménagements pour la pisciculture, des cultures maraîchères, dans les oasis du lac Tchad. Ce sont 5 petits projets de 20 000 euros.

 

Le FSE doit mobiliser des bailleurs de fonds internationaux. Pouvez-vous donner un exemple d’action menée dans ce domaine ?

 

Nous avons envoyé une demande d’accréditation au Fonds pour l’adaptation au changement climatique, qui dépend du Fonds pour l’environnement mondial (FEM). Nous, le FSE, voudrions être l’une des agences accréditées pour la mise en œuvre de ce fonds en Afrique. Cela nous apportera une crédibilité et nous permettra aussi d’obtenir un financement de 10 millions de dollars pour entreprendre des actions. 

 

FIN/INFOSPLUSGABON/MIN/2014

 

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