Jeudi 11 juillet 2013, devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, s’est tenue une audience particulière dans laquelle deux anciens pilotes de chasse français étaient poursuivis pour trafic d’armes au Tchad. Une affaire où se mêlent vente d’armes, diplomatie parallèle et pressions au plus haut sommet de l’Etat.

 

Le mimétisme entre les deux hommes assis côte à côte sur le banc des prévenus est frappant. Habbib Boukharouba et Henri de Waubert de Genlis ont la même allure martiale, la même posture. Entre les deux hommes, anciens frères d’armes, il n’y a assurément pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette, preuve en est ces sourires et clins d’œil complices qu’ils s’échangent lorsque le président Dominique Pauthe ouvre l’audience de la 11e chambre du tribunal correctionnel.

Les deux hommes savent cependant qu’ils jouent gros. Poursuivis pour trafic d’armes en bande organisée, ils encourent jusqu’à dix ans de prison et 500 000 euros d’amende. Impensable pour ces anciens officiers qui ont l’honneur chevillé au corps.

Habib Boukharouba est un ancien de la 33e escadre de Chasse. Il quitte l’armée en 1993 et rejoint l’industrie aéronautique. Il collabore avec de nombreuses entreprises du secteur, mais c’est chez Pilatus qu’il va prendre son envol. Pilatus, entreprise suisse, produit des avions civils, équipés de turbines à hélices, dont la réputation de fiabilité est largement reconnue.

Les Pilatus ont également une particularité, ces avions robustes sont facilement militarisables. « Chez Pilatus, je suis devenu un vendeur star, confie Habib Boukharouba au tribunal, c’est-à-dire l’un des meilleurs vendeurs du groupe, j’ai vendu des appareils dans le monde entier ».


Griffon Aerospace et Aerosud

Devenu incontournable chez le constructeur Pilatus, Habib Boukharouba, obtient de son employeur une certaine liberté. En 2003, il crée sa propre société de service aéronautique Griffon Aerospace, spécialisée dans l’entretien des Pilatus et la formation des pilotes.

Henri de Waubert de Genlis est un aristocrate bourguignon, issu d’une grande famille de militaires : six générations d’officiers, tous décorés de la Légion d’honneur. Il intègre l’armée de l’air en 1964, devenu lieutenant colonel, il intègre le centre d’essai en vol et devient pilote d’essai sur mirage 2000. À la suite d’un accident qui l’empêche de voler, il quitte l’armée et part avec sa famille s’installer en Afrique du Sud. Il y fonde Aerosud, une société spécialisée dans la remise en état d’avions de chasse.


Tout commence par un coup de fil

Devant le tribunal, pointilleux, attentif, à l’écoute, l’excellent président Pauthe demande aux prévenus de raconter dans le détail leur aventure tchadienne : « En 2005, j’ai été contacté par le conseiller du président Déby, qui avait été orienté vers moi par la Direction générale de l’armement », annonce Habib Boukharouba.

À cette époque, la situation est extrêmement tendue à Ndjamena, des groupes rebelles armés par le Soudan déstabilisent toute la région du Darfour. Les forces tchadiennes peinent à repousser les incursions des milices djandjawids. Le Tchad ne dispose pas d’avions de combats susceptibles d’attaquer les colonnes de pick-up des rebelles.

« Les Tchadiens, explique Habib Boukharouba, voulaient remettre en état deux Pilatus, offerts par la France à la fin des années 80 dans le cadre d’un contrat de coopération, et qui rouillaient en bout de piste sur l’aéroport de Ndjamena. C’était des Pilatus PC 7, un avion d’entraînement que l’on peut conditionner en bombardier ».

Après plusieurs déplacement au Tchad, Griffon aérospace signe un contrat de 12 millions d’euros avec le Tchad pour acheter un autre Pilatus et mettre les avions – trois au total – au standard militaire. Il fallait également armer des hélicoptères russes en service dans les forces tchadiennes.


Extraordinairement naïf

« Il y avait un côté artisanal, confesse Habib Boukharouba. C’était la première fois que je vendais des armes dans un pays en guerre, on a signé le contrat sur un bout de table ». Habib Boukharouba est loin d’être un inconscient. Il sait bien que, sa société étant enregistrée en France, le contrat qu’il a signé avec le Tchad est soumis à une stricte réglementation. « C’est vrai nous avons signé le contrat avant d’avoir les autorisations françaises, mais nous étions sûr d’obtenir par la suite ces autorisations d’exportation de matériel de guerre », martèle l’ancien pilote de chasse.

En attendant ces autorisations, Habib Boukharouba monte une véritable petite armée de l’air au Tchad. Il recrute cinquante techniciens, dont de nombreux Algériens, pour entretenir les appareils et former les pilotes.

« On ne peut pas penser un seul instant que notre mission au Tchad puisse se faire sans l’aval des forces françaises, poursuit Boukharouba. Les militaires français contrôlaient toute la chaine de commandement tchadienne. Epervier, c’est 1 400 hommes, c’est le plus gros déploiement français en Afrique, le président Déby est lui-même encadré par la DGSE ». Et pour mieux convaincre la Cour, Habib Boukharouba lâche : « La DGSE suivait nos activités, elle nous avait donné un feu vert tacite ».


Net et carré

Henri de Waubert entre en piste. Interrogé à son tour par le président Pauthe, il explique le rôle qui fut le sien au Tchad. « Monsieur le président, je suis un enfant de la balle dans le monde de l’aéronautique militaire, annonce-t-il d’emblée. C’est un petit monde, tout le monde me connait. Ma spécialité : rendre compatibles des munitions standard Otan avec du matériel russe, c’est moi qui était chargé d’adapter des bombes MK 81 (120kg) et MK82 (250kg) achetées au Pakistan sur les hélicos russes. Quand je suis arrivée sur l’aéroport de Ndjamena j’étais comme à la maison la chaleur en plus, poursuit-il. On était installé au cœur du déploiement français. Les ailes des avions tchadiens sur lesquels on travaillait touchaient celles des chasseurs français. C’était le groupe de chasse Alsace que j’avais moi-même commandé, pour moi l’affaire était nette, carrée et légale ». Les forces françaises vont d’ailleurs multiplier les coups de main, fournissant aux équipes de Griffon assistance technique et carburant.


Les autorisations ne viendront jamais.

Habib Boukharouba reprend la parole : « On a essayé d’être le plus transparent possible, on a été naïf. J’estime avoir été utilisé dans cette histoire, on a permis à la France de ne pas s’exposer. Je m’interroge sur les vraies raisons de tout cela ». « Allez plus en avant, dites ce que vous soupçonner », encourage alors le président Dominique Pauthe. A la barre, Habib Boukharouba livre alors cette explication : « En 2007, j’ai rencontré l’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major particulier du président Sarkozy. J’avais des informations à lui communiquer. Comme je suis bien introduit en Algérie, je lui ai dit que les Algériens voulaient acquérir des chasseurs Rafale. Un gros contrat de 40 appareils ! Mais ils mettaient deux conditions : un assouplissement de la politique française sur le Sahara occidental et ils ne voulaient pas d’Alexandre Djouhri parmi les intermédiaires. Mes ennuis ont commencé là ».

Alexandre Djouhri est un homme d’affaire français d’origine algérienne. Ses activités consistent à être un intermédiaire sur les marchés internationaux. Un des hommes influents du moment, proche de Dominique de Villepin et surtout de Claude Guéant qui dit de lui : « Il a une connaissance de l’économie et des affaires qui est utile à notre pays ». Habib Boukharaba de conclure : « en parlant en haut lieu du contrat des Rafale, j’ai marché sur ses plates bandes, on me le fait payer aujourd’hui ».

Pour avoir vendu des armes sans autorisation préalable, le ministère public a requis contre Habib Boukharouba, dix-huit mois de prison avec sursis et 350 000 euros d’amende. Des peines d’un an avec sursis et 150 000 euros d’amende et huit mois avec sursis ont également été requises contre Henri de Waubert. Le jugement sera rendu le 18 octobre prochain.

 

RFI 

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