C’est un patriarche qui s’étiole sous le poids de l’âge, lutte avec une maladie qui ronge son pied, sous un hangar à côté du marché de Nguéli.

 

Atim Abdel Banat, fait partie de nombreuses personnes déguerpies manu militari, le 20 juin dernier à Nguéli. Né vers 1905 à Oum Hadjer, le vieil homme confie qu’il s’est installé à Nguéli à l’âge de 53 ans, au temps où Madame Bana Kadidja (une baguirmienne), cédait la chefferie à son mari Moussa. “Quand je suis arrivé à Nguéli, c’est le sultan Moumi qui m’a donné une portion de terre. J’ai utilisé toute mon énergie pour construire mes habitations. Notre chef était Moussa. J’avais pour voisins Nadji et Issa. Tout autour de nous, il y avait de la brousse et des animaux sauvages“, se souvient le centenaire, avec beaucoup d’émotion. “Quand les forces de l’ordre sont arrivées le jeudi, ils nous ont demandé de partir. Cette nouvelle m’a rendu froid, car de toute ma vie, je n’ai jamais vu de pareille situation. Mais où partir? Il fallait décider et le plus rapidement possible“, raconte Atim. “Je suis malade depuis quelques mois, mon pied droit ne cesse de gonfler et il m’est difficile de me déplacer. Je n’avais pas d’argent pour payer le service d’un taxi. Mais par la grâce de Dieu, un des fils de mon cousin est venu me conduire chez Yaya, un petit fils qui habite à Digangali“. 

 

 
© Eclairages 
Le vieux centenaire Atim Abdel Banat

Le vieux centenaire fait partie des 25.000 personnes que l’Etat tchadien a déguerpi manu militari des 6 carrés de Nguéli. 6.000 d’entre ces déguerpis auraient traversé la frontière pour Kousseri (Cameroun). Depuis lors, Atim Abdel Banat n’a plus de nouvelles de ses proches et voisins. C’était la débandade totale. Ils vont raser les tombeaux de mes enfants! Ce déguerpissement forcé a laissé un goût amer à Atim. Car, il a perdu non seulement sa maison et son champ qui s’étale le long du fleuve, mais aussi tout ce qui constituait son existence. “J’avais sept enfants, mais il ne m’en reste qu’un seul. Tous les autres sont morts et je les ai enterrés à Nguéli. Depuis le jour où j’ai été chassé de Nguéli, je ne cesse d’imaginer comment seront rasés les tombeaux de mes enfants. C’est le comble des malheurs lorsqu’on sait que même nos morts n’ont plus droit au repos dans ce pays“, raconte Atim dans un arabe soutenu. Lorsqu’on demande au patriarche comment il entend réorganiser sa vie. Il répond lamentablement: “J’ai perdu tout espoir. Dans un passé récent, c’est l’agriculture qui me donnait de quoi manger. Aujourd’hui, je n’ai plus de champ; je n’ai plus où dormir. Que vaut la vie pour un vieil homme qui a tout perdu? “. Analphabète de son état, Atim Abdel Banat parle couramment l’arabe tchadien. Bien que ne comprenant rien du français, il tend l’oreille partout pour comprendre ce qui lui a valu cette expulsion.

 

 
© Eclairages 
Les lieux du déguerpissement, près du marché Ngueli

A travers des causettes et des indiscrétions, il s’est fait une idée et nous confie que même les plus hautes autorités qui ont défilé à Nguéli ignorent les motifs réels de ce brusque déguerpissement. “Du maire du 9ème arrondissement, en passant par le Directeur général de la police nationale, et quelques députés de l’arrondissement, personne n’est capable de nous dire la vérité. Certains disent que d’énormes quantités d’armes de guerre ont été découvertes dans certaines maisons et que le pouvoir central a décidé de raser notre quartier. Mais nous autres, où se situe notre responsabilité quand “ces gens-là“ (Ndlr: les intouchables) entassent des armes de guerre chez eux“, fulmine Atim. Innocents et vulnérables jetés dans la rue Pendant que des huissiers gravitent les ruines de Nguéli pour constater et recenser les pertes, le vieux Atim observe avec déplaisir le remue-ménage. En fin observateur, le patriarche sait que de nombreuses personnes ont construit des villas en matériaux durables à Nguéli. “Quand ils ont commencé à raser des villas bâties aux prix faramineux de 15 à 500 millions francs CFA, j’ai aussitôt réalisé que la vie humaine n’a aucun sens aux yeux de nos décideurs. Pour preuve, des enfants et des vieillards comme moi ont été jetés dans la rue, exposés aux aléas climatiques“, clame-t-il avec le peu de souffle qui lui reste. Si Atim Abdel Banat souffre aujourd’hui de l’injustice qu’il vient de subir, demain il souffrira davantage du froid et de la faim en cette saison des pluies. Son pied droit qui gangrène, ne lui laissera pas aussi la paix du cœur. Le centenaire rumine sa colère et lui seul sait combien il est malheureux de porter toutes les souffrances au soir d’une vie. 

Par Déli Sainzoumi Nestor.
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