Presque 4 ans après l’intervention militaire internationale, la Libye s’enlise dans le chaos total : terminal pétrolier en feu, attentat à la voiture piégée, deux parlements qui s’affrontent, allégeance de certaines milices à Daesh, … Décryptage et analyse.
 

« Si la communauté internationale laisse la situation se détériorer d’avantage en Libye, nous assisterons à l’éclatement du pays en petits états hostiles à la démocratie, dangereux pour les pays limitrophes et une menace sérieuse pour les Occidentaux »alerte Aboubacari Daou, politologue et universitaire ayant vécu une décennie à Tripoli.

Le président nigérien, Mahamadou Issoufou, a jugé « indispensable », vendredi 2 janvier 2015, une intervention internationale dans le pays, en proie aux violences. « Une issue n’est pas possible sans intervention internationale en Libye (…) Elle est indispensable à la réconciliation de tous les libyens, y compris Kadhafistes. Pour une fois, il faut qu’on nous écoute, pour une fois il faut qu’on nous entende. Quand il y a eu l’intervention en Libye, personne ne nous as consultés, mais c’est nous qui payons les frais de la situation aujourd’hui. Tout le monde aujourd’hui doit nous entendre et ce qu’il faut retenir c’est que tous nos pays ne sont que des objectifs intermédiaires pour ces terroristes. L’objectif final c’est l’Occident, donc l’ennemi principal de ces terroristes c’est l’Occident, nous, nous sommes des adversaires secondaires », a-t-il déclaré à la presse, à l’issue d’un entretien avec le ministre de la défense français, Jean-Yves Le Drian, en tournée dans la région.

La France, qui écarte pour l’heure l’option militaire en Libye, a pourtant installé une base militaire à Madama, dans le nord-est du Niger, à cent kilomètres de la frontière libyenne, où 200 militaires français sont désormais postés pour traquer les jihadistes. Jean-Yves Le Drian a aussi annoncé vendredi à Niamey qu’il allait commander dès 2015 trois nouveaux drones américains Reaper pour compléter le système de deux drones qui sont déjà en activité à partir du Niger. Selon le journal Le Parisien, certains hauts gradés français n’excluent pas la possibilité de frappes aériennes « coordonnées », pour peu que l’Égypte et l’Algérie « donnent leur feu vert ». La même source ajoute néanmoins que « Le Caire est d’accord, Alger se montre nettement plus réticent pour le moment ».

Le journal « Ash Sharq al-Awsat » a annoncé, en se référant à un diplomate arabe, que l’intervention militaire française, en Libye, aura lieu, dans trois mois. Le journal, lié à l’Arabie saoudite, écrit, citant cette source : «Il n’est plus question de demander si la France interviendra ou non, en Libye ? La question qui se pose est de savoir quand elle effectuera cette intervention militaire ?» Elle est prévue, dans trois mois, selon ce diplomate. La question sera certainement posée ce lundi matin au chef de l’État français, François Hollande qui sera pendant deux heures l’invité de France Inter.

 

Toutes ces déclarations interviennent quelques jours seulement après la réunion, à Nouakchott, du Groupe des Cinq du Sahel (Niger, Mauritanie, le Mali, Tchad et Burkina-Faso) qui avait demandé, à la mi-décembre, une « intervention militaire urgente en Libye ». Une position que le Président Idriss Déby a tempérée lors de sa récente visite à Alger. A la sortie d’une discussion avec Abdelaziz Bouteflika, il a évoqué l’urgence d’une solution « politique ». Mais, le potentat tchadien n’est pas un homme de parole et a un agenda caché en Libye.

 

Comme ce fut le cas au Mali, on peut penser que, pour renforcer le soutien de la France à son régime aux abois, Déby n’hésiterait pas une seconde à envoyer en Libye ses soldats pour combattre des islamistes afin de pacifier un pays voisin en guerre civile, mais c’est mal connaître l’homme qui tient le Tchad d’une main de fer depuis près d’un quart de siècle. Et la Libye n’est pas le Mali.

 

Une intervention militaire se précise en Libye et le « renard du désert » se frotte les mains

 

Le « renard du désert » prépare depuis plusieurs mois son plan à lui pour régler ses comptes avec ses opposants (rebelles) tchadiens qui sont actuellement dans les rangs des milices Toubous dans le sud de la Libye et accessoirement pour montrer de quel bois il se chauffe à ces islamistes qui ont renversé son parrain Kadhafi.

 

En effet, selon plusieurs sources locales en provenance de la Libye, l’ANS, la police politique du régime tchadien, avait recruté près d’un millier d’agents en Libye repartis de Sebha (Fezzan) jusqu’à Tripoli en passant par Benghazi. Ces agents équipés d’une technologie moderne de communication, renseignent directement le Palais rose, à la seconde près, de tout ce qui se passe en Libye. A cela, il faut ajouter aussi que l’ami de Kadhafi est toujours en contact avec tous les réseaux des dignitaires de l’ancien régime libyen.

 

Depuis son arrivée au pouvoir, le dictateur tchadien n’a pas cessé de répéter à ses proches que le plus grand danger pour son régime viendra tôt ou tard du Nord du Tchad. C’est une idée fixe chez lui à tel point que, pendant les affrontements entre les orpailleurs dans le Tibesti, il avait tellement paniqué qu’il a même annulé son voyage en France, où il devait assister aux commémorations du débarquement en Provence. Pourtant, ces affrontements entre orpailleurs ont été provoqués par sa propre garde présidentielle. Ceux qui ont assisté à la réunion de Faya-Largeau entre Déby et les dignitaires du BET l’ont trouvé complétement déstabilisé à tel point qu’il avait pris une multitude de décisions contradictoires qui ont suscité des mécontentements dans les rangs même de ses généraux. Il a fini par fuir la région aussitôt après la réunion.

 

Opération «Mangouste» contre des orpailleurs à Kouri-bouguidinga

 

Du 20 au 27 décembre, à partir de Madama, la France, le Niger et le Tchad viennent de mener ensemble, avec trois compagnies, l’opération «Mangouste» afin de lutter contre les incursions des djihadistes alimentées par les réseaux provenant du sud libyen. Lors de ces opérations, les sbires du régime tchadien ont profité de l’occasion pour traquer les orpailleurs installés depuis quatre mois à Kouri-bouguidinga, à la frontière avec la Libye. Il faut rappeler qu’on assiste depuis plus de deux années, à une sorte de ruée vers l’or dans la région du Tibesti. Les orpailleurs ont été d’abord chassés de Miski au Tibesti, et ensuite de la frontière avec le Niger, après des affrontements en août dernier provoqués par les forces de Déby. A Kouri-bouguidinga, plusieurs orpailleurs ont été tués lors de cette chasse à l’homme (les militaires de Déby ont transmis à l’opération « Mangouste » que ce sont des trafiquants), et plus de 8 000 orpailleurs non originaires de la région se sont retrouvés sans eau et vivres, sans moyens de transport et coupés de leurs ravitailleurs qui étaient en fuite vers la Libye. La situation humanitaire était tellement grave que, selon le site ndjamena-matin.com sur Twitter, cinq chefs traditionnels du Tibesti ont exprimé auprès du Derdeï du Tibesti leur ras-le-bol contre le soutien de « Barkhane » à Déby dans ses exactions contre les populations civiles.

 

Dans une telle configuration, l’envoi des milices tribales du régime tchadien en Libye pour une intervention militaire au sol ne va-t-il pas compliquer encore davantage l’équation tribale libyenne déjà assez compliquée ? En effet, les Toubous libyens qui dominent une bonne partie du Sud, dans leur grande majorité, après leur participation aux côtés du CNT libyen en 2011, ont adopté depuis lors une position soit neutre, soit proche du Parlement et du gouvernement basés à Tobrouk. Toute manœuvre contre leurs intérêts risque de provoquer automatiquement des nouvelles alliances dans le désert libyen.

 

Et aussi, il ne faut pas non plus oublier qu’il y a eu entre le Tchad et la Libye un conflit qui a duré plus d’une décennie. Toute intervention d’une force tchadienne en Libye sera considérée par les populations locales comme une invasion et provoquera une union de toutes les milices islamistes ou autre contre le voisin envahisseur.

 

Tous les spécialistes du Sahara s’accordent à dire qu’avoir en même temps les Toubous, les Touaregs et les islamistes sur le dos dans le désert libyen ne va pas être une mince affaire. En attendant, même le général Khalifa Haftar ne souhaite un tel scénario. Wait and see.

 

Avec Le Monde.fr, AFP, Elwatan.com et Tchadpages.

 

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