Les choses commencent à s’éclaircir  au sujet de l’affaire des prisonniers de l’UNDR de Léré transférés à Pala.

 
Petite piqûre de rappel, le 5 mai 2016, des élèves manifestent à Léré, sans aucun rapport avec la Ville morte décrétée par les six candidats malheureux à la dernière élection présidentielle. C’était une manifestation spontanée. La suite, on l’a su. Les choses ont  mal tournées et ce sont des douaniers qui tirent à balles réelles sur les manifestants, en en blessant neuf dont cinq seront transférés à Pala, la capitale du Mayo-Kebbi Ouest. Et les blessés étaient dans un piteux état.

S’ensuivent des arrestations, une quinzaine au total, sans aucun flagrant délit. Pour le MPS, c’est l’occasion tant rêvée d’en découdre avec les frères ennemis de l’UNDR. Des listes de plus de 50 personnes à arrêter fusent depuis N’Djamena. Le gouverneur du Mayo-Kebbi ouest, le général Dingammadji, intervient personnellement pour que cesse le règlement de comptes. Sans succès.

 
En se rendant à Léré à la tête d’une délégation, Jean Bernard Padaré, alias ”Feu de brousse”, par ailleurs chef de file de la région du parti au pouvoir, ne maitrise pas ses nerfs : pour lui, il n’ya aucun doute. C’est Saleh Kebzabo qui est le cerveau de ces manifestations. ”C’est sa marque de fabrique”, dit-il sur les ondes de la Deutsche Welle, la Radio Internationale Allemande. 


En a-t-il des preuves ? Il les a promis. On les attend toujours… 
Interrogé par cette radio à ce propos, Kebzabo a décliné l’offre pour « ne pas faire honneur à l’auteur de cette accusation gratuite »…

Pendant ce temps, à Léré, la tension est vive, surtout que le préfet titulaire est absent, et le sous-préfet qui assure l’intérim n’a visiblement pas assez de poigne face à l’ANS, l’Agence nationale de sécurité, la police politique du régime, et la police nationale. C’est surtout l’ANS qui est à la manœuvre, puisque le directeur central de l’exploitation, M. Yadia, un Moundang, a été dépêché sur les lieux pour boucler l’enquête. C’est après cela que 16 personnes ont été transférées à Pala, dont 4 mineurs. Plus tard, on refusera aux élèves de présenter les examens du BEF et du Bac. Pour les prisonniers, c’est le début d’un long calvaire qui ne prendra fin que le 29 juillet. Ils seront 21 à bénéficier d’une libération provisoire, puisque 5 autres entrés en clandestinité se sont rendus après trois semaines de cavale.
Que de tractations pour en arriver là. Les amis, les parents, l’avocat, la hiérarchie de l’UNDR …tout le monde a remué ciel et terre pour leur élargissement. Les choses étaient bétonnées par le MPS à N’Djamena qui tirait les ficelles et s’opposait absolument à leur libération. Excédé un jour, Saleh Kebzabo a eu des propos durs : il a rappelé des manifestations plus violentes ailleurs,  qui ne se sont pas soldées par des arrestations, surtout celle de Massaguet où le marché et des boutiques ont été incendiés… Qui a donné l’ordre de tirer sur les jeunes et où sont les douaniers qui ont tiré ? 


Silence radio…

 
Pendant ce temps, des tractations se poursuivaient dans l’ombre et l’on a entendu dire que le magistrat instructeur a réclamé la rondelette somme de cinq millions de francs. Les a-t-il obtenus, ou moins? L’on ne le saura jamais. Le silence est total.

À ce stade, il n’est pas superflu de souligner le rôle positif joué par le gouverneur de la région, le général Dingammadji. Très affable et cultivé, il tapait parfois du poing sur la table et refusait de s’en laisser conter par le MPS : Padaré en sait quelque chose… Il a du naviguer entre le droit, la politique et le bon sens pour réussir à tirer son épingle du jeu.


Les tractations politiques, elles, commencent à apparaitre. Le MPS et le RNDT Le Réveil, le Parti de l’actuel Premier-ministre, Pahimi Padacké Albert était à la manœuvre, en compétition. L’UNDR a choisi de jouer les réservistes, loin en retrait dans un match qui pourrait lui coûter cher. 

Pour le MPS, c’est l’occasion ou jamais de casser l’UNDR en exigeant le ralliement des prisonniers (une dizaine) et, surtout, celui de Marcelin Kanabé Passalet  qui est l’empêcheur de tourner en rond dans la région. Bras droit de Kebzabo, Kanabé a passé tout le temps à Pala pour assister au quotidien les prisonniers. Moralement abattu par cette affaire, il pourrait tomber comme un fruit mûr. Mais face à Kanabé, le MPS n’a pas su lui trouver un interlocuteur crédible.

 
Pahimi Padacké Albert, président du RNDT et Premier-ministre entre lui aussi en jeu. Originaire du Mayo-Kebbi  ouest, précisément de Torrock, il a des ambitions locales et nationales. Bien que Moundang, lui aussi, il n’a jamais pu conquérir le plus petit bled de la zone de Léré, alors que son grand frère Kebzabo a fait main basse sur Pala, sa région natale. La sous-préfecture de Torrock d’où il est issu a d’ailleurs massivement voté le candidat de l’UNDR, Saleh Kebzabo lors de la dernière présidentielle du 10 avril. Et le score obtenu à Goin, village de Pahimi, frôlait les 80%… C’est donc l’heure, sinon de la revanche, du moins du règlement des comptes ou de la remise des pendules UNDR à l’heure…RNDT dont la crête trône depuis que Pahimi occupe la primature.

 

La côte de Kanabé prend subitement de la valeur.

Sur le terrain, le hasard fait bien les choses. Un certain Célestin Mbring, cacique du parti et très influent aux côtés de Pahimi, joue les intermédiaires. Profitant d’une longue mission sur les lieux, ce directeur général de l’alphabétisation au ministère de l’éducation nationale s’implique dans la libération des prisonniers  et fait passer les messages au Premier-ministre qui comprend vite le message : c’est Kanabé ou rien ! Mbring transmet à l’intéressé, en Moundang, pour être bien compris : « le PM me charge de te dire toute l’admiration qu’il a pour toi, il lui manque un homme de ton envergure à ses côtés »… Message reçu 5 sur 5. Kanabé insiste sur le sort des prisonniers comme priorité du moment, le reste serait discuté après. Pahimi comprend que Kanabé a accepté de quitter l’UNDR, mais seulement après la libération des prisonniers. Il le fait venir à N’Djamena pour conclure le marché : lequel ? Personne ne le sait.

 
Toujours est-il que les rumeurs s’emparent de l’affaire et l’amplifient.

Pahimi s’y est effectivement impliqué, mais ne pouvant pas décider seul, il consulte Déby qui marque son accord. Sur le terrain, il agit plus vite que le MPS et tire la couverture de son côté pour en récolter tous les avantages. À ce jeu-là, le parfait élève de Kassiré est imbattable. Son credo : la fin justifie les moyens. Il prend personnellement le dossier en main, instruit le ministre de la justice et le gouverneur et fait savoir qu’il veillera au grain. Le peuple de Pala/Léré doit le savoir pour lui en être redevable. Mais où était-il donc depuis le 5 mai ? A-t-il  vraiment fait preuve d’une solidarité quelconque ? L’opinion pense plutôt qu’il a été absent du dossier et n’a apparu que quand il y a vu ses intérêts personnels. Comme d’habitude…


Voilà donc les prisonniers libérés, le 29 juillet. C’est le 30 qu’ils prennent la route de Léré où un accueil triomphal leur est réservé, malgré les intimidations du maire-MPS Tayno qui a du battre en retraite. Les ex-prisonniers ont donc été fêtés et des discours prononcés. On ne retiendra que celui de Kanabé qui s’est fendu en remerciements et autres flatteries sur Pahimi et Déby. C’est suffisant pour le compromettre. Il se dit d’ailleurs que Pahimi ne cesse pas d’appeler Kanabé plusieurs fois par jour pour lui rappeler leur deal. Or, il a reçu une délégation de quatre ex-prisonniers venus le remercier en lui offrant une glacière de carpes made in Léré. En retour, il les a gratifiés de la modique somme de 500 000f sans préciser si tous les 21 ex-prisonniers devaient se la partager… En fait, lui, c’est le gros poisson qui l’intéresse,  c’est Kanabé qu’il veut. Lequel Kanabé, pour l’heure, s’est tapi entre Léré et son village de Zaguéré où il possède de vastes plantations de maïs dont il veut s’occuper. 


Kanabé, décidément très courtisé, a aussi été reçu par Djiddi Saleh, le tout puissant DG de l’ANS. Il est de notoriété que ce monsieur défend becs et ongles les intérêts de Déby et du MPS. Quelle offre a-t-il faite à Kanabé et que lui a promis celui-ci ? On se perd en conjectures. Le moins que l’on puisse dire est que Kanabé, décidément, est dans de beaux draps. Il se serait certainement passé de toute cette aura qui le couvre, surtout qu’il doit choisir entre son parti l’UNDR, le MPS et le RNDT Le Réveil. A moins qu’il comprenne que ce jeu politicien est un non-sens, car tout cela ne pèse rien par rapport au sort des prisonniers. De quel droit pourrait-il les mettre sur un plateau contre un nomadisme honteux ?


Que conclure de tout cela ? La politique au Tchad se joue vraiment trop bas. De la méchanceté politique au marchandage politicien, ce qui semblait être une banale affaire provinciale pourrait prendre une autre dimension. Car chacun des protagonistes n’a pas encore dit son dernier mot : les prisonniers, Kanabé, Pahimi et le MPS.  A moins que ce ne soit motus et bouche cousue, toute honte bue pour tous ? Le feuilleton n’est pas clos. Pas encore.

Bernard Pabamé Massé à N’Djamena

 

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