Une grosse semaine de violentes émeutes dans plusieurs villes du pays, fin septembre, contre la baisse des subventions des produits pétroliers réclamée par le FMI, a suffi à faire voler en éclat le vernis unitaire du régime soudanais. La prise de distance de Ghazi Salah Eddine al-Atabani vis-à-vis du président Omar Al-Béchir n’est que la partie visible et émergée des tensions internes qui déchirent le Mut Ammar al-Watani (National Congress Party, NCP). Ce parti gouvernemental est écartelé en plusieurs courants rivaux, tandis que la course à la succession de Béchir a bel et bien été lancée. Ce dernier ayant laissé entendre qu’il ne se présenterait pas en 2015. 


Deux prétendants potentiels – Prenant la mesure du rejet du régime par les manifestants qui ont ciblé les bâtiments officiels, Ghazi Salah Eddine, ancien conseiller de Béchir, propose une sorte d’alternative libérale musulmane modérée. Il est sorti du bois, fin septembre, en adressant avec une trentaine de dirigeants du NCP un mémorandum au chef de l’Etat réclamant la suspension des mesures économiques qui ont mis le feu aux poudres, le respect de la liberté de manifester pacifiquement et l’ouverture d’un dialogue politique. Lui et son groupe voudraient libéraliser un peu le régime et ne rechigneraient pas à l’idée de se débarrasser de Béchir, qui est poursuivi par la Cour pénale internationale. Toutefois, en plus de ses rivaux au sein du NCP, Ghazi Salah Eddine doit aussi faire face à son principal compétiteur "extérieur" pour la succession à Béchir. Il s’agit de Sadiq al-Mahdi, le vieux leader du parti Umma, qui incarne aux yeux de nombreux observateurs occidentaux, l’ancienne légitimité démocratique au Soudan et un certain islam traditionnel, car il est l’Imam des Ansar et était le premier ministre élu, au moment du putsch du 30 juin 1989 qui a porté Béchir au pouvoir.

Le NCP miné par les divisions – Les auteurs de la tentative de coup d’Etat de novembre 2012 représentent un des courants rivaux de Béchir au sein du NCP. Ils sont dirigés par le général Ibrahim Abdel-Galil dit Wad Ibrahim, l’ancien chef de la sécurité présidentielle, le général Kamal Abdel-Marouf et l’ex-directeur du National Intelligence and Security Services (NISS), le général Adil al-Tayeb. Sortis de prison en avril, ils représentent un groupe de militaires pieux, âpres au combat et vétérans de la guerre du Sud. Une autre sensibilité du NCP est réunie autour du vice-président Ali Osman Mohamed Taha, mais ces "libéraux d’hier" sont perçus comme étant les responsables de la "perte" du Soudan du Sud. Il y a aussi le Harakat al Islami (Mouvement islamique), sorte de club islamique relativement modéré qui a servi à alimenter la réflexion stratégique du NCP, sans pour autant être hostile au Mut Ammar al-Watani ash-Shabiyi (Populaire Congress Party, PCP) de l’opposant islamiste, Hassan al-Tourabi. Un des rares intellectuels du NCP, Ghazi Salah Eddine, rassemble les "libéraux d’aujourd’hui" en butte aux attaques des "durs" du régime menés par le ministre de la défense Abdel Rahim Mohamed Hussein et le conseiller de Béchir, Nafi Ali Nafi. Du coup, ils risquent l’exclusion du NCP et songent à faire alliance avec Al-Tourabi qui dispose de troupes plus importantes, au risque de se faire phagocyter en cas de fusion avec son parti.

L’armée se tient à carreau – L’armée soudanaise n’a pas pris directement part à la répression violente des manifestations de la fin septembre. Elle a laissé faire le sale boulot (une soixantaine de morts) par des hommes en civil, qui étaient soit des miliciens recrutés par les durs du régime, soit des Janjawid amenés par avion du Darfour. Du coup, les chefs militaires conservent une porte de sortie pour se rallier à un futur gouvernement, quel qu’il soit, si Béchir était amené à quitter le pouvoir. Toutefois, le régime actuel n’est pas aux abois. La preuve : pour calmer le jeu, il a remis en liberté, cette semaine, de nombreux manifestants qui avaient été arrêtés durant les émeutes. Malgré cela, une partie de l’appareil sécuritaire pourrait être tentée par un soft landing qui consisterait à marginaliser Béchir en douceur, en prétextant par exemple des problèmes de santé, afin de mettre sur pied un gouvernement islamique modéré avec Ghazi, les militaires de Wad Ibrahim et peut-être même Sadiq al-Mahdi. Mais, il est peu probable que les durs du régime, tels Nafi Ali Nafi ou Abdel Rahim Mohamed Hussein, acceptent ce scénario de sortie de crise. Car ils auraient trop peur d’en faire les frais. 

 

La Lettre du Continent

 

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